Parmi les histoires que m’a racontées mon ami Jean au cours de nos années mauritaniennes, il en est une qui m’a toujours laissé perplexe.
Non pas à cause de la panne.
Les pannes arrivent.
Non pas davantage à cause de la vrille.
Un Aerobat est justement conçu pour cela.
Non.
Ce qui me trouble encore aujourd’hui, ce sont ces mille pieds supplémentaires qu’il demanda sans vraiment savoir pourquoi.
Jean n’était pourtant ni mystique ni porté sur les élans ésotériques.
Ancien officier supérieur, Saint-Cyrien, il appartenait plutôt à la catégorie des hommes qui croient aux check-lists, aux procédures et à la mécanique.
Pourtant, ce jour-là, il était persuadé qu’un pressentiment lui avait sauvé la vie.
L’histoire se déroule pendant les fêtes de Noël 2003.
Jean avait invité en Mauritanie l’un de ses amis pilotes, Pierre (le prénom a été changé) accompagné de toute sa famille.
Les enfants découvraient l’existence même de ce pays dont ils n’avaient probablement jamais entendu parler quelques semaines auparavant, ainsi que l’exotisme de Nouakchott, ses rues sablonneuses, sa circulation anarchique et ses habitudes déroutantes pour des Européens fraîchement débarqués.
Jean habitait alors une vaste maison entourée de hauts murs.
À l’intérieur de l’enceinte, une piscine permettait presque d’oublier les difficultés pour sortir seul, les détritus qui jonchaient certaines rues et le désordre apparent de la ville.
Une passion commune unissait les deux hommes : l’aviation.
Cela tombait bien, Jean venait justement de prendre les fonctions de chef-pilote de l’aéroclub local.
— Ça te dirait d’aller faire un tour sur l’Aerobat ?
Il fallait vraiment être de mauvaise foi pour répondre non à une telle proposition.
Les enfants barbottaient dans la piscine tandis que son épouse lisait tranquillement à l’ombre de la khaïma.
Pierre ne ressentit absolument aucun remords à les abandonner momentanément pour aller assouvir sa passion.
Un baiser de la main et un clin d’œil scellèrent le pacte de cette séparation temporaire.
La traversée de Nouakchott constituait déjà une aventure en soi et Pierre fut presque soulagé d’arriver à l’aéroport.
Là au moins, il retrouvait un environnement familier.
Le tarmac, l’odeur de l’Avgas, les avions alignés, les procédures, les radios…
Il se brêla en place gauche tandis que Jean prenait la place droite.
L’objectif était simple : un petit vol local pour découvrir la ville vue d’en haut.
La montée fut lente.
Le Cessna 152 Aerobat n’était pas réputé pour sa fougue, et les trente degrés qui régnaient déjà au sol n’arrangeaient rien.
À sa grande surprise, Pierre découvrit une ville au tracé presque géométrique alors qu’au niveau du sol elle lui avait donné l’impression de zigzaguer dans tous les sens.
Vers 3 500 pieds, Jean lui proposa d’effectuer une vrille.
Le départ fut propre et la sortie, à la demande de Jean, rapide après un tour et demi.
— On recommence ?
La montée reprit son rythme laborieux.
La seconde vrille fut exécutée exactement de la même manière et interrompue précocement.
Pierre resta un peu sur sa faim.
— On en refait une dernière ?
Jean réfléchit quelques secondes.
Puis il répondit :
— Prends mille pieds de plus que tout à l’heure.
Pourquoi ?
Pierre ne le demanda même pas.
À 4 500 pieds, il remit du pied pour déclencher la vrille.
L’autorotation s’installa normalement.
Il laissa passer un tour et demi puis appliqua les actions de sortie.
Rien.
Il recommença.
Toujours rien.
L’avion poursuivait imperturbablement sa rotation vers la gauche.
2 500 pieds.
2 000 pieds.
La terre commençait à se rapprocher sérieusement.
— Je prends les commandes !
L’intonation n’appelait aucune discussion.
Jean se battit comme un diable.
Toutes les méthodes connues furent essayées.
L’Aerobat continuait à tourner.
Encore.
Et encore.
Cette fois, l’évidence commençait à s’imposer.
L’avion allait s’écraser avec ses deux occupants.
Pierre eut alors une pensée pour sa femme et ses enfants qu’il avait quittés une heure plus tôt au bord de la piscine.
Il revit ce moment parfaitement banal.
Le livre ouvert sur les genoux.
Les enfants dans l’eau.
Le signe de la main.
Le clin d’œil.
Rien ne laissait imaginer qu’il s’agissait peut-être d’un adieu.
Il regretta soudain de ne pas avoir été plus proche, plus démonstratif.
L’altimètre poursuivait sa descente.
1 000 pieds.
700 pieds.
Jean se tourna alors vers lui et lui tendit la main.
D’un ton parfaitement neutre, il déclara :
— Ravi de t’avoir connu.
Pierre m’a toujours affirmé que c’était précisément ce calme qui l’avait le plus marqué.
Pas la vrille.
Pas la peur.
Pas le sol qui montait.
Cette poignée de main.
Et cette phrase.
Puis, à environ 400 pieds, l’autorotation cessa d’elle-même.
Comme elle avait commencé.
Sans prévenir.
Jean redressa immédiatement l’appareil, prit la direction de l’aéroport tout proche et se posa sans un mot directement en finale.
Au sol, le verdict tomba rapidement :
— Le guignol de direction était rompu.
La vie des deux hommes n’avait finalement tenu qu’à ces mille pieds supplémentaires.
Jean m’a toujours affirmé qu’il avait demandé cette altitude supplémentaire sous l’effet d’un pressentiment.
Je l’ai suffisamment connu pour savoir qu’il n’était ni superstitieux ni particulièrement enclin aux explications surnaturelles.
Je serais plutôt tenté d’y voir l’expérience d’un pilote qui avait inconsciemment perçu quelque chose qui n’allait pas.
À moins que les deux explications ne soient finalement pas incompatibles.