Le pilote privé ayant la mauvaise habitude de payer lui-même ses heures de vol, il cherche généralement à aller au moins-disant. C’est ainsi que j’avais jeté mon dévolu sur une société de location qui proposait des avions variés à des prix compétitifs.

En fait d’être variés, il s’avéra qu’ils étaient aussi parfois… avariés.

À la fin du siècle dernier, travaillant dans une entreprise cotée au CAC 40, j’avais réussi à ouvrir une section « aviation » dans le cadre du comité d’entreprise et à récupérer quelques subsides. Moyennant cela, je proposais à mes éminents collègues des vols à vocation tout autant touristique que dominicale.

Les juristes n’avaient pas encore réfléchi aux potentielles conséquences funestes de ce genre d’activité.

La secrétaire était ravie de passer un dimanche à Belle-Île « à pas cher » et, le lundi matin, je gagnais sa reconnaissance et bichais sous ses yeux humides d’admiration. Pour ceux qui fréquentent le monde du tertiaire, ils savent que c’est priceless.

Ce dimanche-là, la brochure du CE annonçait :

« Survol des châteaux de la Loire ».

Connaissant bien le circuit, j’avais entré les coordonnées des principaux châteaux dans mon GPS et optimisé la route pour en montrer un maximum à mes passagers.

Le programme commençait par un vol de Toussus vers Tours Saint-Symphorien, suivi d’un déjeuner dans un restaurant voisin. Cela permettait également de jauger l’aptitude des passagers à encaisser la série de zigzags qui allait suivre.

— Alors, l’action aéronautique, elle vient ? soupire le lecteur impatient.

On y arrive.

Au moment de redécoller de Tours, j’effectue la polonaise (autre version de la tchèque-list) et découvre qu’une magnéto est dans le sac.

Si je fais beaucoup de concessions à mon épouse, je n’en fais aucune avec la sécurité des autres :

NO GO !

De retour au parking, je débarque les trois passagers du Cessna 172 Rocket et leur explique que nous ne pouvons pas décoller.

S’ensuit alors une longue attente pour tenter de joindre quelqu’un dans la société de location en ce dimanche après-midi. Après plusieurs heures, le patron finit par me rappeler.

Pour apprécier toute la truculence du dialogue, imaginez un acteur du film La Vérité si je mens ! avec les intonations qui vont bien.

Lui :

— Une magnéto en rade ? C’est pas grâââve !

Moi :

— Si !

Lui :

— Mais le moteur, y tourne ? T’as qu’à y alleeer !

Moi :

— Non !

J’ai fait dans la concision pour ne pas vous lasser, mais le débat dura aussi longtemps qu’il faut pour vendre une béhème d’occasion entre cousins.

Je commençais à blêmir en voyant les heures passer car, au-delà d’une certaine heure, il fallait payer pour faire rouvrir l’aéroport.

Heureusement, à quelques minutes de l’heure fatidique, deux mécanos arrivèrent avec un Piper Twin Comanche. Nous procédâmes à l’échange d’avion et je repris ma pérégrination châtelaine.

Quant à mes mécanos, confrontés à la nécessité de choisir entre réparer et payer la taxe supplémentaire, ils choisirent de décoller… avec une seule magnéto.

La devise de la maison n’était-elle pas (et je n’invente rien) :

« Un problème connu est un problème résolu ! »

La règle implicite consistait d’ailleurs à ne jamais rien inscrire sur le carnet en termes d’anomalies. Le patron n’aimait pas ça.

C’est ce que je tentais d’expliquer, quelque temps plus tard, à un copain FI qui devait renouveler ma licence lors d’un vol de contrôle et qui refusait que je mette en route au prétexte que sa ceinture comportait deux parties mâles et ne pouvait donc pas s’emboîter.

Il chipotait un peu, quand même…