Trois minutes de vol

En ce dimanche de fin septembre 1999, le bruit du ressac couvre les cris des enfants. Notre fille de quatorze ans se dispute avec son frère de douze ans. Ils sont hermétiques à la splendeur rousse de la plage de Donnant, la plus grande plage de Belle-Île.

Le miracle de l’aviation met ce joyau à une heure trente de la région parisienne. Rares sont les Parisiens qui peuvent s’affranchir du trajet en voiture, du franchissement par le bac et s’offrir ainsi un tel week-end de rêve.

Las, la dispute naissante met un terme au farniente des parents et la fille décide qu’il est temps de rentrer.

La mère objecte qu’il n’est que quinze heures et qu’on en a encore le temps.

— J’ai mes devoirs à terminer ! répond la fille avec malignité.

La fille connaît bien sa mère et sait que cet argument prévaut sur un repos qui ne peut être que coupable.

Personnellement, l’idée de quitter plus tôt la plage pour aller voler me réjouit.

Il faut savoir que je suis venu avec un beau Cessna 310 R. C’est un bimoteur aux allures de chasseur, avec son nez pointu et ses réservoirs en bout d’aile aux extrémités effilées. Pour un pilote privé, voler sur cet appareil tient un peu de la consécration.

Lorsque j’appelle la société de location le vendredi soir pour demander à sortir le Kilo Zoulou le lendemain matin, on me répond qu’il ne sera pas disponible.

— Mais tu peux prendre l’Oscar Roméo, il est libre.

— Mais… je n’ai jamais volé dessus !

— C’est-le-mê-meu ! martèle le chef pilote.

Précautionneux, j’ai toujours la copie du manuel de vol de tous les avions avec lesquels je vole. J’ai même poussé le vice jusqu’à recréer les centrogrammes sous Excel de chaque avion pour calculer l’emport de carburant en fonction des bagages et des passagers.

Même si la fiche de pesée de celui-ci, dont je ne possède pas la copie, est différente de l’autre, je sais que j’aurai de la marge avec deux adultes, deux enfants et des bagages légers.

Les faits se passent vingt ans en arrière et je n’ai plus en mémoire le détail des contrôles que j’ai effectués avant le décollage.

Toujours est-il que le plein est fait, dans les principaux comme dans les auxiliaires.

Ayant succombé sans coup férir au départ anticipé, je goûte le vol en croisière de ce bijou de technologie des années 70/80. Je m’amuse avec le tilt du radar météo pour détecter vers le bas les étangs normands qui se nichent sous les cumulus épars que nous survolons, car au-dessus, c’est bleu !

À 180 nœuds de vitesse propre en croisière et poussé par un vent d’ouest, je ne rêve pas longtemps car il faut songer à descendre sous les zones interdites de la région parisienne.

Bien que bénéficiant d’un rabais sur l’avgas, je suis précautionneux de la consommation et optimise le vol pour qu’il soit le plus court et le plus rapide. Je pense que la trajectoire vers le VOR de Rambouillet devait être plus ou moins directe depuis Belle-Île.

Le chrono m’indique qu’il est temps de procéder au transfert de carburant des tip tanks vers les principaux. J’initie ce transfert et lance un deuxième chrono afin de contrôler le temps d’action de la pompe électrique.

Mon GPS m’indique qu’il faut amorcer la descente à cinq cents pieds minute pour arriver sous les planchers des zones interdites. Je gère la manette des gaz pour conserver une pression d’admission constante, ce qui revient à ne pas réduire. La vitesse grimpe rapidement à 220 nœuds et l’avion tressaute sèchement dans les turbulences.

C’est ce moment que choisissent les enfants pour se disputer violemment.

Leurs cris me vrillent les tympans et l’avionique ne dispose pas d’un sélecteur permettant de m’isoler des passagers.

Je leur intime de cesser de crier, mais en vain.

J’en appelle à mon épouse, mais elle a les doigts crispés sur son siège tant elle a horreur des turbulences.

Je dois veiller à l’anti-abordage, car je sais que les planeurs de Bailleau aiment bien jouer à cache-cache sous les cumulus bourgeonnants.

Et les enfants qui en viennent aux mains !

Mon épouse est tétanisée par les coups secs de l’avion et les quelques planeurs que je lui montre du doigt pour les surveiller l’angoissent davantage encore.

Elle ne gère pas du tout les enfants qui redoublent de violence verbale, inconscients de la gêne dangereuse qu’ils provoquent.

Voici le VOR de Rambouillet. Je dois contacter l’ATIS, préparer l’arrivée, gérer la réduction et l’intégration.

Je jette un coup d’œil aux jauges et détecte un truc qui cloche, mais je n’ai pas le temps d’analyser.

Il faut préparer l’avion, s’intégrer, arriver à la bonne vitesse, car c’est un avion pointu à piloter aux basses vitesses.

Enfin posés !

En roulant, j’appelle sur mon téléphone les essenciers pour ne pas perdre de temps.

Au parking, mon épouse commence à rapporter les bagages vers la voiture avec les enfants qui continuent leur cirque.

Le camion arrive. Je connais bien tous les avitailleurs : ce sont des copains et des collègues.

— Salut Philippe, tu vas bien ?

— Ouais, j’ai vu des journées meilleures, dis-je en maugréant.

— Commence par les extérieurs, ils sont vides.

L’avitailleur introduit le pistolet dans le tip tank droit, ouvre en grand la vanne et se prend un retour d’avgas sur la figure.

— Mais… ton réservoir est plein !!!

Je suis liquéfié.

Comment est-ce possible ? J’ai pourtant initié le transfert par la pompe électrique !

Puis je me souviens de ce détail qui « clochait » mais dont je n’ai pas pu aller au bout de l’analyse : les jauges des principaux n’avaient pas décollé.

Pris par la charge de travail, gêné par l’affrontement des enfants, je n’ai pas pu résoudre cette question.

Lorsque le plein des principaux fut terminé, j’ai calculé qu’il ne restait plus que trois minutes d’autonomie utilisable avant l’arrêt simultané des deux moteurs.

La vie parfois tient à peu de choses : une trajectoire déviée par un nuage, un ralentissement lié au trafic pouvaient transformer ce week-end en drame.

Je n’ose penser à une coupure nette des moteurs dans l’environnement urbain de Toussus-le-Noble.

Pourquoi en étais-je arrivé là ?

Bien entendu, j’ai cherché à comprendre et j’ai trouvé.

Cet avion précisément était équipé d’un chauffage de cabine fonctionnant à l’avgas, avec un réservoir tampon. Les positions du sélecteur ne correspondaient plus du tout à celles de l’autre appareil.

En positionnant le sélecteur comme à l’accoutumée, je pompais du vide dans le réservoir du chauffage.

Je ne me souviens plus si les inscriptions étaient lisibles, mais je crois que non.

Ce jour-là, j’ai compris que j’avais atteint mes limites en capacité à gérer un bimoteur et renonçai définitivement à ce type de machine.

La progression avait pourtant été plaisante : Séminole, Twin Comanche, Navajo…

Aujourd’hui encore, je pense à ce jour où j’aurais pu détruire une famille. Les faits divers démontrent que cela arrive parfois.

J’ai revolé, bien sûr, même en famille.

Mais le plaisir n’était plus le même. Le stress de mal faire, d’oublier « quelque chose », prenait désormais le dessus.

J’ai eu beaucoup de soucis avec des avions loués, et cela m’a finalement incité à devenir propriétaire.