Acronymes Généralement Mal Vus
Trop d’abréviations, trop d’acronymes ! Trop, c’est trop !
J’ai donc rédigé un récit de vol banal en bannissant les abréviations et les anglicismes. Il est destiné aux puristes délaissés ; les autres passeront outre. Comme le futur de l’aviation s’avère compliqué, je l’ai rédigé au passé simple chaque fois que cela fut possible.
En l’an deux mille six, par un beau matin de mai, je décidai de faire un tour de piste afin de tester un débitmètre qui avait été récemment installé.
Assis dans l’aéronef, je commutai le poste de radio sur la fréquence du Service Automatique de Diffusion [1].
J’appris que la piste en service [2] était la zéro cinq et m’en trouvai fort marri. Imaginez-vous que je dus parcourir une grande distance sur la voie de circulation [3] afin de prendre l’air !
La pression atmosphérique au niveau de la mer [4] était de mille treize hectopascals, ce qui me permit de vérifier la pression au niveau du sol [5] sur le deuxième altimètre en le réglant sur l’altitude de l’aérodrome.
Le Service du Contrôle m’attribua un code à quatre chiffres que j’introduisis dans le dispositif électronique émettant une réponse lorsqu’il recevait une interrogation par radio [6].
Quittant le parc de stationnement, je me dirigeai vers la voie de circulation qui m’amena jusqu’au seuil de piste.
Le matériau enrobé de bitume utilisé en couche de surface, selon la technique de John Loudon McAdam [7], présentait quelques irrégularités et fit trembler la roulette sise à l’avant de l’appareil à la manière d’une danse afro-américaine [8].
Je ralentis quelque peu et le symptôme disparut.
Un appareil en approche effectua un posé-décollé [9] et je fus autorisé à pénétrer puis à décoller dans la foulée.
Le décollage et la montée initiale furent avalés comme une formalité.
En vent arrière, le préposé à la tour de contrôle m’informa du changement de Service. Il ne rendait plus le Service du contrôle de la circulation aérienne [10], mais assurait désormais seulement le Service d’Information et d’Alerte [11].
— Peu me chaut ce changement de régime, je n’en ai cure ! me dis-je intérieurement.
Je constatai que le débitmètre fonctionnait correctement et accusait les variations liées aux changements de puissance.
J’ajustai le régime moteur afin d’obtenir une vitesse compatible avec les volets hypersustentateurs [12] déployés et poursuivis mon vol vers l’étape de base.
Constatant que la vitesse indiquée par l’instrument inventé par Raoul Badin [13] était compatible avec la manœuvre du train d’atterrissage, j’actionnai la manette qui lui était dévolue.
En finale, je me guidai en observant l’instrument de guidage visuel situé sur le côté de la piste [14] et essayai de conserver deux lampes rouges et deux lampes blanches.
Je me concentrai alors sur le même instrument inventé par Raoul Badin et atterris comme en donnant un baiser à la piste [15].
Dégageant à la première bretelle, j’informai fort courtoisement le fonctionnaire ainsi que les auditeurs potentiels de ma volonté de me diriger vers le parc de stationnement et de quitter, à l’issue, toute veille attentive sur la fréquence dévolue à l’aérodrome [16].
Voilà, voilà…
Petit lexique à l’usage des lecteurs égarés :
[1] Service Automatique de Diffusion : ATIS. Mais il ne fallait pas le dire trop vite.
[2] Piste en service : QFU. C’est plus bref, certes, mais beaucoup moins littéraire.
[3] Voie de circulation : taxiway. L’anglicisme était tentant, donc naturellement proscrit.
[4] Pression atmosphérique au niveau de la mer : QNH. Trois lettres pour éviter une périphrase météorologique.
[5] Pression au niveau du sol : QFE. À ne pas confondre avec la précédente, sous peine de discussions altimétriques.
[6] Dispositif électronique émettant une réponse lorsqu’il reçoit une interrogation par radio : transpondeur. Le nom complet est presque plus court que sa définition.
[7] Matériau enrobé de bitume utilisé en couche de surface, selon la technique de John Loudon McAdam : tarmac. Il fallait bien contourner l’anglicisme d’une manière ou d’une autre.
[8] Danse afro-américaine de la roulette avant : shimmy. Phénomène mécanique agaçant, surtout lorsqu’il décide de se produire devant témoins.
[9] Posé-décollé : touch and go. Expression étrangère évidemment bannie du récit, mais tolérée ici à titre documentaire.
[10] Service du contrôle de la circulation aérienne : ATC. Acronyme étranger, mais fort répandu chez les gens qui parlent trop vite à la radio.
[11] Service d’Information et d’Alerte : AFIS. Ce n’est plus tout à fait du contrôle, mais ce n’est pas encore l’anarchie.
[12] Volets hypersustentateurs : flaps, pour ceux qui auraient déjà fauté.
[13] Instrument inventé par Raoul Badin : anémomètre, plus couramment appelé badin. Tiens, tiens… cela vous rappelle quelque chose ?
[14] Instrument de guidage visuel situé sur le côté de la piste : PAPI. Deux rouges, deux blanches : jusque-là, tout va bien.
[15] Donner un baiser à la piste : faire un kiss. Atterrissage doux, presque affectueux, généralement suivi d’une satisfaction intérieure que le pilote s’efforce de dissimuler.
[16] Quitter toute veille attentive sur la fréquence dévolue à l’aérodrome : quitter la fréquence. Beaucoup plus simple, mais tellement moins noble.