À propos de ce récit

Le 21 janvier 1945, un B-17 américain de retour d’une mission sur l’Allemagne s’écrase dans un bois de l’est de la France. Plus d’un demi-siècle plus tard, la mémoire de cet événement renaît grâce à la ténacité d’un passionné qui retrouve l’histoire de l’équipage et ceux qui l’ont vécue.

J’ai eu la chance de participer à cette commémoration en accompagnant en vol l’un des derniers B-17 encore en état de voler en Europe, afin d’immortaliser ce retour symbolique.

Au-delà de l’aviation, ce souvenir reste avant tout une rencontre avec des hommes qui avaient vingt ans lorsqu’ils sont partis faire la guerre, et qui revenaient, cinquante-cinq ans plus tard, sur les traces d’une journée qui avait marqué leur vie.

En cette veille de meeting aérien, les accès sont libres sur le tarmac de l’aérodrome de Vesoul. Les curieux peuvent s’approcher des avions et discuter avec les équipages.

— Ainsi, c’est ça un B-17 ? lance un jeune homme au mécano-navigant s’affairant près de l’avion.

Ce fut là le point de départ d’une longue aventure, mais il l’ignorait encore.

Ce jeune homme habite dans un village de l’est de la France bordant un bois. Comme dans toutes les campagnes où la tradition orale perdure, il a si souvent entendu répéter :

— Tu vois mon gars, c’est ici qu’un B-17 s’est écrasé dans les bois pendant la guerre !

À force d’évocations de ce B-17, le hasard d’un meeting aérien a fini par en positionner un devant lui.

Il n’est pas féru d’aviation, ni d’histoires de guerre. Mais il est attaché à son village et à ses habitants, et est doté d’une certaine curiosité.

De retour chez lui, il questionne un peu plus les vieux habitants sur l’histoire du crash de ce B-17. Les anciens parlent, les souvenirs remontent… et les pièces détachées aussi ressortent des greniers, ainsi que les photos d’époque !

En résumé, l’histoire est celle-ci :

En ce 21 janvier 1945, la forteresse volante « Roanoke Magician », faisant partie d’un escadron de bombardement, revient d’une mission sur la Ruhr où la Flak a été particulièrement virulente.

Elle a perdu trois de ses quatre moteurs et descend inexorablement vers le sol en direction de la France. Il neige, le plafond est bas, autant dire que la visibilité ne se prête pas à un atterrissage en campagne.

Le commandant de bord informe l’équipage de la situation et lui laisse le choix :

— Sauter en territoire ennemi tant qu’il est temps ou tenter un atterrissage de fortune en France.

À l’unisson, l’équipage préfère le risque d’un posé en campagne, malgré la météo pourrie, plutôt que la certitude d’être abattu au sol par les Allemands.

C’est ainsi que la forteresse volante moribonde descend vers son destin dans la couche ouatée.

Le pilote n’y voit plus rien, le pare-brise n’est plus dégivré et les flocons qui se jettent sur lui ajoutent à sa désorientation.

Il ouvre la vitre coulissante sur le côté pour finir l’approche la tête à l’extérieur, à la manière des conducteurs de locomotives à vapeur.

Lorsque l’avion perce la couche qui rase la cime des arbres, il est trop tard pour faire une altération de cap.

Le pilote arrondit autant qu’il peut pour casser la vitesse de ce bombardier hérissé de mitrailleuses frôlant les 30 tonnes en charge.

Le choc est rude lorsque l’avion finit sa course dans les chênes.

Le pilote est mortellement blessé, décapité par la vitre qui se referme mais l’équipage parvient à s’extraire de la carcasse. Les valides aident les blessés à descendre, et les villageois feront le reste pour les rapatrier.

La guerre se termine et tout le monde aspire à oublier ces heures ternes.

C’est sans compter sur notre jeune homme qui se prend de passion pour cette histoire et mobilise ses congénères un demi-siècle plus tard !

Une association est créée pour faire revivre cette histoire et la commémorer comme il se doit.

Il se débrouille pour trouver quelque argent afin de financer des recherches. L’aide de l’équipe du B-17 présent au meeting d’Épinal est déterminante pour retrouver la mission du B17 originel et… son équipage !

Cela a pris du temps, mais notre jeune homme a retrouvé tous les membres de l’équipage encore vivants, y compris le fils unique du défunt pilote dont l’épouse était enceinte au moment du drame.

Des contacts sont pris, les échanges se font de plus en plus nombreux et la décision est prise :

— L’équipage au complet reviendra en France pour inaugurer une stèle commémorative sur les lieux du crash !

Cerise sur le gâteau, il est prévu que LE B-17 (lle seul B-17 encore en état de vol en Europe) fasse un passage au-dessus de la cérémonie.

Ce doit être une surprise…


Que viens-je faire dans cette histoire ? Allez-vous dire…

Mettre en l’air un tel avion coûte cher en carburant, car il faut alimenter les quatre moteurs Wright Cyclone turbocompressés de neuf cylindres en étoile, développant chacun 1 200 ch unitaires (compter en gros 1 000 litres à l’heure de carburant aviation à haut indice d’octane).

Ni l’association travaillant au retour des Américains, ni celle gérant le B-17 en état de vol n’ont les moyens.

On fait donc appel au pétrolier national pour un coup de pouce, et j’interviens en pilotant un avion d’accompagnement avec un journaliste et son caméraman pour immortaliser la scène.

Je ferai le convoyage jusqu’à Vesoul en volant en patrouille serrée.

Pour certaines phases délicates nécessitant la confiance mutuelle, je laisserai le manche à une « pointure » qui m’accompagne en place droite.

C’est un ex-pilote de chasse, qui a fait trois saisons au sein de la Patrouille de France (exceptionnel !) et fut un présentateur talentueux de warbirds en meeting.

Ironie de la réglementation, il n’a pas le droit de piloter cet avion, n’étant pas qualifié, et me laissera la gestion de l’avion avec les décollages et les atterrissages.

Le convoyage est émaillé de passages sous le ventre de la Forteresse volante, suivis de tonneaux de victoire.

Ce fut un vol extraordinaire dont je ressens encore le plaisir à l’évocation.

Sur place, on enchaînera les passages bas au-dessus de la commémoration, chose qui ne serait plus permise aujourd’hui.

Au poser, une Jeep US des années 40 est venue nous chercher pour assister à la fin de la cérémonie ponctuée de discours des autorités, tant françaises qu’américaines.

Applaudissements et tapes dans le dos des papys US. Ils sont tous là, émus mais gaillards.

Je pénètre dans le bois et en vois un près d’un chêne en train d’examiner quelque chose.

Il me montre des objets métalliques incrustés dans le tronc :

— C’est de cet arbre que je suis descendu ! me dit-il, la voix empreinte d’émotion.

Nous sommes le 21 mai 2000 et cinquante-cinq ans se sont écoulés depuis l’accident !

Comme nous sommes en Gaule, tout se termina par un énorme banquet réunissant les villageois, les pilotes US et leur famille.

J’apprendrai que ces vétérans ne s’étaient pas revus depuis le crash !

J’ai le privilège de comparer la photo d’époque les réunissant à l’âge de 20 ans avec eux devant moi en chair et en os : les peaux se sont flétries, les dos se sont un peu voûtés, mais je reconnais la même lueur de vivacité et d’obstination dans leurs yeux.

Ce sont des battants, d’une autre étoffe que le commun des mortels.

Autre chose, l’un d’eux me confiera que cette invitation les a réconciliés avec les Français dont ils avaient une piètre opinion (quelques événements et les décisions de nos politiques d’alors y étaient certainement pour quelque chose).

D’autres événements commémoratifs autour du B-17 suivront, mais celui-ci restera le seul auquel j’aurai eu la chance de participer.

B-17 en vol au-dessus de la forêt de Fontainebleau vers Vesoul
Le B-17 au-dessus de la forêt de Fontainebleau, en route vers Vesoul.

Images du vol d’accompagnement du B-17 vers Vesoul : évolutions en formation, passages sous la Forteresse volante, vues prises depuis le Bonanza A36… et Jack Krine, dont l’expérience a largement contribué au succès de cette mission.