À propos de ce récit

Le dernier vol du Président est une fiction aéronautique écrite en 2003.

Elle a d’abord été publiée, chapitre après chapitre, sur le Forum des pilotes privés, avant d’être reprise sur le site Radio Cockpit, aujourd’hui disparu. Le récit y avait rencontré un franc succès et a longtemps conservé le titre de meilleur récit.

Son inspiration vient d’un voyage en Mauritanie, au cours duquel j’ai convoyé un Cessna 172 Rocket. Cette aventure fera également l’objet d’un récit dans ces carnets.

J’ai choisi d’en conserver l’esprit d’origine : un texte écrit au fil de l’eau, simplement débarrassé de quelques fautes de frappe, mais gardant sa spontanéité et ses clins d’œil au monde des pilotes.

Dans ce récit, l’avion n’est pas seulement une machine : il devient un moyen d’échapper aux contraintes, aux peurs et aux pesanteurs du monde. À une époque où l’aviation légère est souvent regardée avec méfiance, j’y vois aussi une forme de revanche discrète offerte aux pilotes privés, celle d’un rêve de liberté qui refuse de disparaître.

Chapitre 1   

En cette nuit de juin 2017, la chaleur maintenait Michel dans un demi-sommeil. Est-ce pour cela qu’il perçut distinctement le tremblement de son lit ? Sa première réaction fut de l’assimiler à un séisme. Un tremblement de terre à Paris ?

Le flash lumineux qui envahit les persiennes suspendit sa réflexion. Une demi-seconde plus tard, les vitres de l’appartement volèrent en éclats.

Il comprit tout de suite. Non pas qu’il eût déjà vécu la guerre, mais la perspective d’une attaque, même nucléaire, avait été envisagée par les autorités.

Quinze ans déjà que cette guerre, qui ne voulait pas dire son nom, embrasait sporadiquement le monde d’attentats aveugles. Aux attentats succédaient des ripostes « ciblées ». Les Américains avaient réagi les premiers en Irak. Des journaux de l’époque parlaient de réponse au terrorisme, d’autres d’expansionnisme économique. On ne savait plus. Le jeu habituel des alliances n’avait plus cours. Des pays occidentaux s’étaient alliés avec des pays arabes contre les Américains. Et des pays arabes s’étaient alliés avec les Américains contre d’autres pays musulmans. En corollaire, l’économie des pays riches était devenue chancelante. Le mode de vie des nations occidentalisées tendait vers celui des pays du tiers monde.

En dix ans, la civilisation des loisirs avait subi plus de transformations que dans le demi-siècle précédent. L’ère du Très Haut Débit sur Internet avait révolutionné les loisirs. Normal, il comblait le déficit de liberté des individus. La guerre avait gangrené les stades, les circuits automobiles et les aérodromes.

Brutalement, vers 2005, le déclin économique avait touché l’aviation légère. Les avions, gros ou petits, cristallisaient les peurs : la crainte des attentats et des avions suicides avait fait mourir les compagnies aériennes privées depuis le fameux 11 septembre 2001. Il ne subsistait que des compagnies nationales, fortement encadrées par leurs États de tutelle. Les autorités, quant à elles, avaient terrassé les avions de tourisme.

Cela avait démarré par la floraison de ZRT, de NOTAM incongrus, de restrictions en tout genre. Puis une loi avait déclaré les avions « armes de guerre ». Tous les avions ! Pour pouvoir posséder un aéronef ou le piloter, il fallait obtenir une autorisation de deuxième catégorie délivrée par la préfecture, après avis favorable de la gendarmerie. Les pilotes avaient fini par accrocher au clou leur licence. Les propriétaires avaient dû trancher entre deux solutions : « neutraliser » l’appareil pour l’empêcher de voler ou le vendre dans un pays tiers avec l’autorisation de l’État. La plupart du temps, c’était la première option qui avait prévalu.

Si « tous n’en mouraient pas, tous étaient touchés », la toute-puissante Direction générale de l’aviation civile était maintenant rattachée au ministère de la Défense. Normal, il n’y avait plus d’avions civils.

Les aérodromes qui ne pouvaient pas accueillir d’appareils militaires avaient succombé à l’âpreté des bâtisseurs. Certains terrains conservaient encore des traces de ce passé pourtant si proche. Tous les hangars n’avaient pas disparu. Quelques-uns abritaient encore des avions « démilitarisés ». Un coup de tronçonneuse au niveau des longerons avait transformé des milliers de Cessna, Piper, Robin ou autres, en autant de carcasses piteuses. Tout contrevenant qui essayait de remonter un appareil était détecté dès le premier vol et risquait d’être abattu.

Chapitre 2  

Michel avait eu l’opportunité d’acquérir pour une bouchée de pain un magnifique Robin DR500 Président. Cet appareil était le fleuron de la marque, un des derniers construits avant la faillite du constructeur dijonnais. Il l’avait acheté juste avant l’application de la loi scélérate.

Son jeune propriétaire inexpérimenté avait commis une erreur impardonnable : freins non serrés, une mise en route plein gaz face au hangar avait eu raison de la résistance d’un longeron. L’appareil accidenté avait été déclaré détruit et radié miraculeusement des listes de la DGAC. Pour cette raison, il ne reçut jamais la visite de « contrôle de neutralisation » de la gendarmerie.

Depuis l’accident, le Président sommeillait dans une ancienne cabine à peinture, bien à l’abri des regards indiscrets.

Michel avait profité de ces années pour réparer le longeron blessé et masquer sa détresse provoquée par le décès prématuré de son épouse. Il avait doté l’avion d’un équipement particulier : les sièges arrière avaient laissé la place à un fût de 220 litres, garni d’essence auto.

Certes, l’AVGAS aurait mieux convenu pour obtenir avec certitude les 200 ch au décollage. Mais il y avait longtemps que sa fabrication avait cessé et le Lycoming devrait se satisfaire de ce seul carburant disponible.

Avec ses réservoirs d’Apex, le principal, l’arrière et le fût bricolé, la capacité globale était portée à 444 litres, soit une autonomie d’au moins 10 heures de vol !

L’avion était équipé d’origine d’un GPS avec moving map couplé à un PA 3 axes. La base de données n’était plus à jour, car ce type d’informations était classé « Secret Défense ». Néanmoins, le GPS captait toujours la constellation US des satellites, certes dépassés, mais toujours en fonctionnement. Une altisonde récupérée sur un Beech 90 venait compléter le tableau de bord d’origine.

Une enfance bercée par les histoires d’exode de sa grand-mère lui avait donné le goût de la préparation du pire. Et le pire était arrivé cette nuit-là !

Son regard obliqua vers le réveil, mais il buta sur l’obscurité. La panne d’électricité devait être générale, car même la petite radio du type « baladeur », fonctionnant sur piles, restait désespérément muette.

Michel gardait toujours près de lui une lampe frontale pour lire au lit. Sa myopie s’accommodait fort bien de cette lampe ultralégère à la lumière blanche, presque naturelle. D’un geste vif, il l’ajusta sur son front et se précipita vers l’armoire. Préventivement, il s’engonça dans la tenue NBC distribuée par la mairie quelques mois plus tôt.

À la volée, il s’empara d’un sac à dos, pensé et préparé pour cette occasion qu’il espérait ne jamais devoir vivre. Un viatique spécial pour pilote en fuite : un jeu de piles pour le GPS, des barres nutritives, une bouteille d’eau, des cartes aéro, ainsi que des comprimés d’iode pour saturer la thyroïde.

Botrytis et le couple de Siamois fétiches miaulèrent dans sa direction un son rauque pour exprimer leur angoisse.

Promptement, il les enfourna dans la cage de transport et s’enfonça dans la nuit pour rejoindre sa voiture.

Chapitre 3

L’atmosphère était irréelle et l’absence de lumière amplifiait les bruits : aux hululements des alarmes automobiles s’ajoutaient les clameurs s’échappant des immeubles. Ponctuellement, des morceaux de vitres se détachaient des fenêtres malmenées et s’écrasaient dans un bruit cristallin. Déjà, les premières portières claquaient et le rugissement des moteurs exprimait le début de l’exode. La peur d’une attaque de missile avait chassé progressivement une grande partie de la population. Le gouvernement avait anticipé les vacances scolaires de trois semaines et bon nombre d’entreprises tournaient en effectif réduit. Seuls restaient les indispensables et les personnes isolées, comme Michel.

Le ciel était zébré du rougeoiement des avions de chasse qui passaient en reconnaissance au-dessus de la capitale. Le staccato des pales d’un hélicoptère survolant la rue tira une plainte lugubre à l’un des matous. Michel avait posé la cage sur le siège avant et l’avait assurée avec la ceinture de sécurité.

Sa vieille Renault fit un bond lorsqu’il poussa le levier de vitesse sur Front. Une voix synthétique lui rappela qu’il était dans une zone à vitesse limitée. De l’index, il actionna le volume sonore vers low et introduisit la direction de « Toussus-Place-de-l’aérodrome » sur le GPS de navigation. L’option « trajet le plus rapide » activée lui fit déjouer les pièges tendus par la cohorte des fuyards. Le réseau câblé d’informations routières était toujours en fonctionnement et transmettait les données au système de navigation du véhicule.

À 2 heures du matin, on pouvait parier sur une réaction molle des Parisiens. Il ne fut donc pas étonné d’arriver aussi vite à l’ancien aérodrome, dont les rues portaient désormais des noms évocateurs : rue « France Aviation », boulevard « Decaux ». Le conseil municipal avait exprimé la nostalgie des lieux en baptisant ce nouveau quartier résidentiel avec le nom des acteurs d’une époque révolue.

En traversant le hangar devenu le siège de l’association « Les anciens de LFPN », il jeta sans ménagement les tables et les chaises sur les côtés. Il lui fallait de la place pour faire passer son avion. La cabine de peinture était dissimulée sous une décoration aéronautique et du papier peint collé sur les vitres.

Refermées depuis près de 15 ans, les portes coulissantes résistèrent à ses efforts et refusèrent de bouger. Avec une corde arrimée au pare-chocs de sa voiture, il parvint à les faire rouler sur le rail et libéra l’appareil.

Il fallait faire vite, le quartier commençait à s’animer. Des halos de lampes de poche s’agitaient en tout sens et trahissaient une certaine excitation. Un rond lumineux précédant des pas pressés quitta le béton pour interroger les bruits suspects provenant du hangar. Le mugissement impromptu d’une sirène détourna le rayon inquisiteur et l’incita à reprendre sa course vacillante. Il en profita pour tirer l’avion au-dehors.

Michel déposa prudemment la cage aux chats sur le siège copilote, ce qui n’empêcha pas un matou de pousser un miaulement plaintif. Il ne prit même pas le soin de faire la visite prévol. L’examen minutieux de l’avion était réalisé à chacune de ses visites journalières et il n’avait rien heurté en traversant la salle.

Si la batterie était rechargée régulièrement et l’huile vidangée à froid tous les ans, la grande inconnue se situait au niveau du fonctionnement moteur. Il s’était forgé des avant-bras d’athlète à force de faire tourner l’hélice chaque jour pour lubrifier les cylindres. Bien sûr, il avait fréquemment démonté les cache-culbuteurs pour arroser directement avec une burette les tiges-guides de soupapes et les culbuteurs. Mais était-ce suffisant pour éviter la corrosion ?

Fébrilement, mais sans tâtonner, il mit le circuit électrique en tension. Le sifflement aigu des centrales le rassura. La pompe électrique sur « on », un cliquetis bienveillant confirma le flux du carburant. Il n’avait pas refermé la verrière tant l’odeur d’essence envahissait l’habitacle. Il se prit de compassion pour ses chats dont il imaginait les pupilles dilatées autant par la nuit que par la peur de l’inconnu. Le rythme du cliquetis se ralentit et annonça la fin du gavage. Quelques injections, un poil de gaz et son index pressa la touche rouge du démarreur… allait-il démarrer ?

Ces gestes-là, il les avait faits des milliers de fois dans la cabine de peinture. Par ailleurs, il totalisait plusieurs milliers d’heures de vol sur le simulateur de son PC. Malgré tout, il continuait à nourrir sa passion en survolant virtuellement le monde, désormais interdit aux pilotes civils.

Il avait mémorisé plusieurs plans de fuite en fonction des « événements » à venir. Un plan vers l’Angleterre, un plan vers la Suisse, un autre vers l’Islande et un autre vers l’Afrique. Compte tenu de la géopolitique du moment, c’était vers cette destination qu’il souhaitait partir.

Avant la « grande crise », il avait eu l’occasion de découvrir le désert. Il était tombé sous le charme d’une oasis, nichée au pied d’un océan de dunes dans le Sahara mauritanien. Là au moins, il serait à l’abri de la fureur des Hommes. Il s’était dit que c’était l’endroit idéal pour finir la vie d’un homme seul. Toutefois, l’autonomie du Président serait insuffisante pour y parvenir et il lui faudrait refueler dans un endroit sûr. Si le Maroc lui paraissait une étape envisageable, il serait toujours temps d’aviser en vol. Inch’Allah !

Tchouf… tchouf… tchouf… L’hélice commença à brasser par saccades l’air chaud de la nuit. Tchouf… tchouf… tchouf… le moteur ne démarrait toujours pas. Des gouttes de sueur perlaient sur son front au fur et à mesure qu’il actionnait fébrilement la commande de gaz pour forcer le précieux liquide à gaver les cylindres. Au bout de 45 secondes, il cessa d’appuyer sur le démarreur. Il sentit la sueur se glacer sous la combinaison NBC, et pour la première fois, il se mit à douter de son entreprise. Une longue modulation rauque d’un siamois déchira la nuit et souligna le côté tragique de la situation.

Chapitre 4

Une voiture prit le virage à la corde et manqua de percuter l’avion. Des invectives fusèrent, mais furent couvertes par l’avertisseur sonore. Il fallait partir absolument. Il essaya la procédure « moteur noyé » : plein gaz, mixture sur étouffoir.

Une faible clarté annonçait l’aube et découpait les bâtiments. Les silhouettes mouvantes se faisaient plus précises. Démarreur. L’hélice reprit son moulinet hésitant et le moteur hoqueta. Une fois… puis deux… puis il commença à prendre vie sur deux ou trois cylindres. Une immense fumée noire fuyait des échappements. L’huile ! Ses graissages laborieux avaient noyé les culasses et rendu difficile l’inflammation du carburant. C’était donc cela.

Le tableau de bord et la verrière entrouverte vibraient sous les coups de boutoir des pistons asynchrones. Puis le vieux Lycoming IO-360 retrouva son souffle après tant d’années de léthargie. Vite, il fallait rouler, tant pis pour les checks.

En se frayant un chemin à travers les rues qui menaient au Boulevard « Decaux », il réussit à initialiser le GPS. Des maisons bordaient maintenant ce qui avait été la piste « 25 Gauche » de l’aérodrome de Toussus-le-Noble. La panique s’emparait des habitants, des gamins se disputaient les vêtements de protection chimique. Des femmes couraient, un masque à gaz maladroitement plaqué d’une main sur le visage et tenant de l’autre des enfants hagards. Psychose de la guerre chimique, volonté de se protéger, de ne pas mourir.

Un motard nerveux ne put canaliser la puissance de sa machine et partit en glissade contre une voiture arrivant en sens inverse. L’automobiliste descendit avec une barre de fer prolongeant son bras. Il sembla à Michel avoir déjà vu ces images des dizaines de fois. Les reportages TV sur la guerre, peut-être…

À la masse et aux conditions du jour, le manuel de vol indiquait 280 mètres de distance de roulement et 535 mètres au passage des 15 mètres. Il disposait de 300 mètres avant le premier passage-piétons surélevé qui barrait le « boulevard-piste ». Au-delà, la distance était suffisante pour prendre de la hauteur.

L’aiguille de température d’huile avait décroché du bas du cadran et il décida de ne pas attendre plus longtemps. Une voiture de police arrivait à toute vitesse dans sa direction. Un délateur de quartier avait sans doute fait son office. L’histoire est un éternel recommencement.

Plein gaz, plein petit pas, plein riche… il vérifia les tours et la pression d’admission. Il manquait quelques « pouces de mercure » pour assurer les 200 chevaux d’origine. L’essence sans doute…

Freins lâchés, l’avion s’ébroua puis accéléra progressivement. Il lui sembla que le temps s’était arrêté. Dans sa vision périphérique, il aperçut les acteurs de la rue figés dans leur position au passage de l’avion. Le badin flirtait avec les 80 km/h, il fallait attendre pour la rotation, éviter le second régime. Le passage piéton surélevé approchait et il ne pouvait plus l’éviter. Ses souvenirs de motard tout-terrain lui revinrent en mémoire. Il osa un truc fou : il poussa instinctivement à fond sur le manche pour comprimer l’amortisseur avant et il profita de sa détente pour franchir l’obstacle en tirant promptement sur le manche. La roue avant décolla et seul le train principal effleura les pavés. L’avertisseur de décrochage couina longtemps. L’avion parcourut encore une bonne distance sous l’effet de sol, puis péniblement prit un peu de hauteur.

Face à l’ouest, la nuit était d’encre. À 150 pieds à l’alti-sonde, Michel rétablit l’appareil en palier et commuta le pilote automatique en mode « maintien d’altitude ». Tous feux éteints, penché vers la bulle en plexiglas, il essayait de deviner les immeubles et les arbres. Il parvint à les éviter en effectuant des corrections de cap à la pinnule, sans toucher au manche. Il lui était impossible de monter plus haut. Le risque d’être détecté par les radars couplés aux missiles de défense aérienne était trop important. Il lui fallait récupérer l’autoroute menant vers l’ouest. Le survol parallèle de cet axe était moins dangereux, car il avait mémorisé tous les pylônes et lignes à haute tension en autant de way-points lors de reconnaissances en voiture. Un œil sur le GPS, un autre sur l’alti-sonde, il s’éloignait d’un danger dont il ignorait réellement la nature. Furtivement, il osa un regard en biais. Des milliers de voitures zigzaguaient sans jamais pouvoir se doubler, car toutes étaient bridées à la même vitesse. En sens inverse, des gyrophares bleus et rouges fonçaient vers un désastre inconnu. Aux environs de Chartres, sa trajectoire croisa celle d’un hélicoptère qui ébaucha un demi-tour pour le poursuivre. Il sembla hésiter, et repartit vers Paris. Sa mission était plus forte que l’arraisonnement de ce contrevenant.

La lumière de l’aube naissante éclairait le paysage, mais il n’en avait cure. Il lui fallait atteindre le littoral salvateur. Après une heure et demie de saute-mouton dans la campagne, la conjonction de l’horizon et du ciel matérialisa l’immensité de l’océan Atlantique. Il avait gagné la première partie !

Il obliqua plein sud et fit descendre l’avion à 75 pieds, à coup de pressions légères sur le pitch du pilote automatique. L’avion filait maintenant au ras des flots noirs dans l’air calme.

Il s’accorda alors un peu de détente et passa la main dans la cage pour rassurer les 2 chats. Il le regretta aussitôt en contemplant sa main poisseuse et nauséabonde. Les matous n’appréciaient pas le vol tactique !

Après un bilan carburant, Michel ouvrit le réservoir arrière qui se déversa dans le principal. Une demi-heure plus tard, l’appareil salua ce nouveau centrage avant en gratifiant le badin de 5 bons kilomètres heure. Michel convint alors de déboucher la bouteille d’eau et de grignoter une barre nutritive.

Chapitre 5

— C’est curieux, j’aurais juré avoir vu un écho filant vers le sud à 10 nautiques de la côte ! s’exclama le sergent à l’adresse de son collègue.
— Ce doit être un navire… lui rétorqua le bidasse.
— Un navire qui se déplace à 100 nœuds ? Je vais appeler l’officier de permanence pour envoyer un chasseur sur zone. On est quand même en « alerte rouge » depuis que ça a « pété » à Paris !

La mésentente chronique de la vieille Europe avec les USA avait privé la France de la fourniture des pièces détachées indispensables aux vieux Awacs datant du siècle dernier. Avec la dissolution de l’OTAN, l’Europe désunie rappelait la situation de la Russie après l’éclatement du bloc de l’Est. Les armées étaient exsangues et, privées de haute technologie, devaient renouer avec les tactiques guerrières d’un autre âge.

À 37 ans, Cédric n’était que lieutenant. Il faisait partie de ces rares instructeurs d’aéro-club admis dans l’Armée de l’Air. Après l’arrêt brutal de l’Aviation Légère, il n’avait dû son salut qu’à une solide recommandation. La possession d’une licence professionnelle assortie d’une qualification de vol aux instruments n’était pas suffisante pour justifier son acceptation comme pilote.

Admis comme « supplétif » après une solide formation, il s’enorgueillissait de pouvoir piloter un avion de chasse, même s’il était limité à de vieilles machines des années 80. Car ses supérieurs se méfiaient de ces nostalgiques, fanas d’aviation certes, mais sans fibre militaire véritable. Cependant, l’Armée de l’Air avait un besoin crucial de pilotes et ne pouvait faire la fine bouche.

Sanglé dans le baquet du Mirage 2000 C prêt à décoller, Cédric trompait l’ennui en relisant de vieilles bandes dessinées de son enfance. L’alerte lui fit jeter par-dessus bord l’album de Tanguy et Laverdure, puis il enclencha la séquence de démarrage du réacteur.

Après un roulage rapide, les 9700 kilos de poussée du réacteur en post-combustion arrachèrent le vieil avion de la piste de Cazaux en le propulsant vers un vol dont il ignorait la mission.

— Trafic inconnu repéré à 70 nautiques, très faible altitude. Faites route au 200 et rappelez après identification !

Il comprenait qu’il ne s’agissait pas d’un exercice. Depuis la reprise de la vague d’attentats, le gouvernement avait annoncé que tout aéronef non autorisé survolant le territoire serait systématiquement abattu.

Le radar Thomson-RDY obsolète n’eut aucun mal à repérer l’écho filant à 200 km/h au ras des flots du golfe de Gascogne. Un beeper, assorti du clignotement rouge caractéristique, avertit que le radar était verrouillé sur sa cible.

— Cible accrochée ! annonça Cédric au contrôle.
— Ordre de tir confirmé. Je répète : ordre de tir confirmé ! reçut-il en écho.

L’ordre n’était pas équivoque. D’une pichenette, Cédric ôta la sécurité du manche pour lancer un missile METEOR et se ravisa. Si la technique « shoot and forget » pouvait s’envisager dans le cas d’un intrus « hostile », elle lui semblait superflue dans la configuration présente.

Quel risque pouvait représenter un aéronef volant à 110 nœuds ? Il décida de le descendre à « l’ancienne ». Au canon et à vue !

Cédric poussa sur le manche et réduisit sa vitesse pour s’approcher de l’intrus et l’identifier. À un nautique de distance, il convint que cet appareil ne pouvait pas être armé. Piqué par la curiosité et au mépris des règles, il décida de s’approcher.

Aux grands angles et à la limite du décrochage, le Mirage 2000 aborda le Président par la gauche.

Cédric eut un choc en reconnaissant l’appareil. Un Robin ! Un avion d’aéro-club ! Il n’en croyait pas ses yeux, cela faisait 14 ans qu’il n’en avait plus vu voler. En une fraction de seconde, il se remémora ses souvenirs d’instructeur en aéro-club.

Il nota rapidement l’immatriculation et remarqua qu’elle se terminait par Tango Delta Fox. Tango Delta Fox… TDF comme… Tour de France ! Bien sûr qu’il connaissait cet appareil ! Il l’avait vu pendant le Tour de France Aérien en 1998. Le constructeur avait choisi cet événement pour présenter son nouvel avion et l’avait immatriculé en conséquence. Cédric était alors suiveur sur un vieux Rallye. Il se souvint qu’à chaque étape, il s’attardait pour contempler le tableau de bord suréquipé.

Michel avait conservé la main sur le sélecteur carburant. Il avait décidé de profiter de l’absence de turbulence pour compléter le réservoir principal. Les yeux rivés sur la jauge, il guettait l’instant où il jugerait bon de couper l’arrivée d’essence.

Du fait de sa concentration, il ne s’était pas aperçu tout de suite de la présence du Mirage. Un vague sentiment lui fit tourner la tête à gauche. Lorsqu’il entrevit l’avion de chasse, une sourde douleur lui étreignit le bas-ventre.

Son rêve finissait ici, au-dessus de l’océan ! Il n’était même pas en colère, plutôt résigné. Malgré tout, il ne pouvait s’empêcher de contempler ce monstre de métal, cabré comme un animal provocant. Il éprouvait presque de la satisfaction à vivre ce vol en patrouille pendant les dernières secondes qu’il lui restait à vivre. Car il savait qu’il allait être abattu.

Chapitre 6

L’officier supplétif Cédric Jalibert regretta amèrement sa situation. Il se trouvait dans le cas du chasseur qui croise le regard de la biche avant de tirer. Comment pouvait-il remettre les gaz, revenir sur l’arrière du Robin et le descendre ?

Il n’aurait jamais dû s’approcher, mettre un visage sur la cible. Le sentimentalisme n’a pas droit de cité lorsqu’on est en guerre.

En guerre ? Mais contre qui ? Contre ce type engoncé dans une combinaison blanche, qui se fait attaquer par… un chat ?

Botrytis avait mis à profit son museau effilé de chat siamois pour l’insérer dans la porte de la cage mal verrouillée. Le corps musculeux du félin s’était joué de cette structure en plastique. Il avait pu s’extraire aisément de la prison nauséabonde et sauter sur le tableau de bord. Michel voyait la gueule du greffier s’entrouvrir et se refermer alternativement, mais il n’entendait pas les miaulements. Le vieux casque Peltor lui enserrait les oreilles et le protégeait efficacement du bruit assourdissant du moteur et… du matou.

Paniqué par cet environnement inconnu, Botrytis considéra les épaules de son maître comme le meilleur refuge du moment. Les pattes avant se détendirent pour se fixer sur les omoplates de Michel, suivies des pattes arrière qui pédalèrent sur le torse pour se rétablir.

La douleur fut telle que Michel en oublia le Mirage et sa menace. Il se débattit pour déposer Botrytis et se frotter vigoureusement le torse. La combinaison arborait maintenant des stries sanguinolentes.

Son attention se reporta vers le chasseur. Il buta sur le regard opaque du pilote, dissimulé sous une visière teintée. Son visage était mangé par le masque à oxygène et rien d’humain ne transpirait.

Comme s’il avait perçu les sentiments de Michel, Cédric releva sa visière. Il pointa son index gauche vers le groin, puis fit mine d’actionner avec le pouce un alternat imaginaire. De l’autre main, il égrena chaque doigt de façon à compter un… deux… trois… quatre… cinq.

123,45 ! Michel avait compris le message. Il commuta la radio jusqu’alors silencieuse et sélectionna la fréquence convenue.

— « Delta Fox du Mirage 2000, vous me recevez ? »
— « Cinq sur cinq ! » répondit Michel, la voix teintée d’un peu d’émotion.
— « Que faites-vous en l’air ? Vous savez bien que tout appareil non autorisé risque d’être abattu ! »

Michel resta silencieux, car il ne sut que répondre.

— « D’où venez-vous et quelle est votre destination ? » reprit Cédric.
— « J’ai quitté Toussus-le-Noble après l’explosion de cette nuit à Paris. Je fuis vers l’Afrique… je ne sais pas jusqu’où je peux aller », avoua Michel.
— « Cet avion… vous l’avez volé ? » s’enquit Cédric.
— « Non, il est à moi depuis bien longtemps ! » se défendit Michel.
— « Je crois que j’ai déjà vu cet avion lorsque j’ai participé au Tour de France Aérien des Jeunes Pilotes », annonça platement Cédric.
— « Moi aussi j’ai participé aux sept derniers Tours. Mais comme commissaire ! » renchérit Michel.

La discussion devenait surréaliste. Comment Cédric pouvait-il abattre cet avion ? Son pilote n’avait rien d’un terroriste, c’était tout simplement un pauvre type qui fuyait la guerre. En plus, il l’avait certainement rencontré, peut-être fait la fête avec lui.

Cédric resta muet quelques longues secondes, en proie à un affreux dilemme. Il ne pouvait pas le laisser filer et revenir à la base. Ce serait le Conseil de Guerre assuré.

Michel sursauta lorsque les deux canons de 30 millimètres lâchèrent une salve qui déchira l’air tranquille. Sur qui le Mirage pouvait-il bien tirer ?

En guise de réponse, il vit le chasseur partir en montée rapide sur la gauche. Plus que le bruit, atténué par le casque, il perçut dans son corps les vibrations générées par le réacteur en post-combustion.

Après une brève mise en palier, la vitesse de l’appareil chuta considérablement. Il ne déchiffra pas tout de suite ce que ses yeux captèrent : des morceaux semblaient éclater du cockpit et le siège éjectable décrivait une parabole gracieuse. Il ne sut pas combien de temps cela dura, mais cette scène se déroulait comme dans un film passé au ralenti.

Chapitre 7

La radio grésilla dans les écouteurs du contrôleur militaire.

— Mayday Mayday Mayday… réacteur explosé… ingestion oiseau… éjection ! éjection !…

Le sous-officier comprit que la disparition du plot n’était pas seulement due à la portée défaillante du radar. Il déclencha immédiatement l’alerte Search and Rescue pour repêcher le pilote.

Cédric avait réfléchi et agi rapidement, instinctivement, comme on lui avait appris. Plus que l’infamie de la trahison, l’accident lui paraissait plus doux, plus approprié.

Une corolle striée orange et blanche ondulait maintenant mollement au-dessus de l’océan. Il ne sut pas si c’était son imagination, mais Michel aurait juré voir les bras du parachutiste s’agiter dans sa direction. Comme une sorte d’au revoir, ou d’encouragement à poursuivre plus avant sa fuite éperdue.

Il ne put s’empêcher de réprimer un frisson à l’idée que l’homme qui lui avait sauvé la vie allait risquer la sienne. L’océan Atlantique n’était pas réputé pour sa température, même au mois de juin.

Michel refit un bilan carburant et avisa que le Sahara pouvait être atteint s’il filait tout droit, sans suivre la côte longeant le Portugal.

Augmentant l’échelle de la carte du GPS, il avisa un point remarquable proche de Bilbao. Il lui fallait éviter les grandes villes et les aéroports en activité pour ne pas donner l’éveil à la défense aérienne.

Lors des évènements d’Irak en 2003, l’Espagne avait donné quitus à la Grande Amérique. Dès lors, elle s’était retrouvée isolée politiquement et géographiquement de l’Europe. La France étant le point de passage obligé pour commercer avec les pays frères, s’opposer à elle était mauvais pour les échanges internationaux. Elle avait donc rompu avec les USA pour se réfugier dans une bienveillante neutralité.

Il considéra qu’il pouvait tenter une traversée directe du pays en suivant le relief aussi près que possible. La clarté du jour lui facilitait grandement le pilotage, aidé par ailleurs du pilote automatique couplé au GPS.

Par mesure de précaution, il ajusta le débit carburant et le régime à la vitesse de croisière économique. Le fuel-flow chuta à 40 litres par heure et ouvrit de nouvelles perspectives en termes d’autonomie.

La côte espagnole, avalée quelques minutes plus tard, fut saluée par l’apparition de turbulences. Après avoir réintégré le fugitif dans sa cage, Michel en vérifia l’arrimage et le verrouillage de la trappe. Botrytis en profita pour manifester son mécontentement en décochant un coup de patte rageur à travers les grilles.

Des strato-cumulus ponctuaient l’horizon comme autant de champignons d’un blanc étincelant. De temps en temps, l’aile du Robin écornait ces masses de chantilly et Michel s’amusait à deviner quel serait le prochain sur la trajectoire.

À l’approche de Valladolid, les strato-cumulus devinrent plus denses. Il se mit à réfléchir sur les conséquences d’une météo défavorable. En cette saison et à cette altitude, les risques de givrage étaient inexistants. Si un orage devait se profiler à l’horizon, il serait toujours temps de s’en écarter.

Le relief de la Sierra Morena l’obligea à prendre de l’altitude et à pénétrer une couche de nuages particulièrement soudés.

L’avion pénétrait de plus en plus souvent dans ce blanc cotonneux. Aux paysages verdoyants de la côte succédaient des plateaux arides. Dans les rares trouées, il lui arrivait de survoler des villages isolés et de surprendre des habitants le nez en l’air. Le passage d’un avion devait être aussi rare que celui d’une comète. Depuis combien de temps ces gens n’avaient pas vu passer un avion à hélice ? Dix… quinze ans ? En avaient-ils seulement vu ?

Le ciel bleu qui apparaissait par intermittence finit par laisser la place à une couche supérieure. Michel naviguait au mieux entre deux couches, guidé par le GPS et le pilote automatique. Il essayait de se rassurer en se disant que son pilotage ne pourrait pas être pris en défaut. Les instruments étaient plus fiables que lui et il fallait leur faire confiance.

Cela faisait un quart d’heure qu’il volait ainsi en aveugle dans la ouate. Il savait se situer géographiquement grâce à la carte déroulante, mais l’appareil était la proie de perpétuelles corrections d’assiette ordonnées par le pilote automatique.

Puis brusquement, la nuit s’instaura dans le cockpit. Il n’eut pas le temps d’augmenter l’intensité lumineuse que la grêle s’abattit sur la carlingue comme une volée de cailloux. Les éclairs zébraient les nuages noirs en même temps que le PA couina pour signaler sa déconnexion. Il comprit qu’il venait de pénétrer dans un piège mortel, un cumulo-nimbus noyé dans la masse nuageuse.

Cramponné de la main gauche à la casquette, il essayait de la main droite de maintenir une assiette convenable. L’avion était la proie de terribles embardées. À la lueur des éclairs, il aperçut des morceaux de glace s’accumuler sur le bord d’attaque. Il n’avait pas de système de dégivrage et la seule défense qu’il trouva fut d’orienter le chauffage vers la bulle.

Les craquements des éclairs lui firent craindre pour l’avionique. Il se souvint alors des récits des anciens traversant le pot-au-noir sur Constellation. Les pilotes coupaient les servitudes électriques pour préserver les systèmes de la foudre.

Il alluma sa petite lampe frontale et coupa l’alimentation. Les instruments restituaient la respiration du Lycoming, mais le privaient du rétro-éclairage des instruments bienveillants.

Les embardées étaient telles qu’il ne pouvait déchiffrer l’aiguille du variomètre coincée dans l’extrémité de la graduation positive.

L’avion montait inexorablement malgré l’assiette à piquer. Michel réduisit le moteur et s’évertua à conserver les ailes à l’horizontale sur la maquette. Il sentait le poids de son corps se plaquer sur le siège et commença à éprouver de la peur. Jusqu’où cette ascension pouvait-elle le mener ? Ne serait-il pas découvert par les radars espagnols ? Loin du relief, un missile pouvait surgir de nulle part et l’abattre avant qu’il ne s’en rende compte.

Au bout de quelques longues minutes, il sentit son cœur se soulever. L’aiguille du variomètre décrivit un mouvement inverse et l’altimètre déclina les altitudes précédemment atteintes. Il remit les gaz, mais le moteur commença à ratatouiller et la pression d’admission s’écroula.

La loi des ennuis maximum se justifiait ici. En proie à un stress intense, il peinait à tenir l’avion en ligne de vol. Le conservateur de cap, la bille-aiguille, l’horizon électrique étaient inutilisables et seul le HSI du GPS alimenté par les piles lui donnait la référence minimale.

La stabilité naturelle du Robin conférait une aide importante dans cette situation, mais sans moteur il était promis à un écrasement inéluctable.

Il se résolut à remettre le contact général. L’avertisseur de décrochage claironna le retour à la vie des instruments.

Le moteur hoquetait toujours et Michel comprit soudain que le réservoir d’apex droit était quasiment vide. Pompe électrique en marche, il passa sur le gauche. L’hélice brassait l’air, uniquement mue par la vitesse relative de l’avion.

Le déluge s’amplifiait et l’eau sourdait entre la verrière et le tableau de bord, détrempant les cartes qui s’y trouvaient insérées. L’altisonde ponctua par des bips répétés le passage des 500 pieds.

Le moteur ne démarrait toujours pas et le sol invisible approchait. Une turbulence mal maîtrisée donna une incidence positive à l’appareil et l’hélice se figea à la verticale.

À 150 pieds du sol, Michel comprit que sa vie allait finir sur ces hauts plateaux détrempés.

Chapitre 8

Le souffle court, le cœur battant, Michel se préparait à l’écrasement sur le sol invisible. Il avait eu le réflexe de réduire son taux de chute à trois cents pieds minute. Il pensait que c’était le meilleur compromis entre la vitesse verticale et horizontale. Mais à quel facteur de charge le Robin résisterait-il à un écrasement mortel ?

En l’absence de chauffage, son haleine imprimait de la buée sur la bulle. D’un revers de main, il essuya le plexi pour se ménager un champ de vision.

Il ajusta la ceinture ventrale et s’arc-bouta entre le siège et la casquette du tableau de bord, guettant l’impact, lorsque l’aiguille de l’altisonde fit un bond fantastique de mille pieds en hauteur.

Les deux altimètres et le variomètre confirmaient la descente inexorable de l’appareil et ne cadraient pas avec la soudaine générosité de l’altisonde. Le Président perça la base des nuages et Michel découvrit qu’il survolait maintenant une vallée encaissée. Il ne put s’empêcher de pousser un cri de joie et obliqua en suivant le lit du fleuve.

— « Vous avez vu, les minous ??? On est sauvés ! »

Une faible modulation lugubre répondit à son exaltation.

Michel se ressaisit : il sélectionna un réservoir plein… pompe électrique en marche… plein riche… plein petit pas… et actionna le démarreur.

L’hélice reprit une rotation normale instantanément et Michel dut trimer l’avion pour maintenir une trajectoire horizontale.

Il exultait et rendait grâce à la providence qui avait placé cette vallée au bon endroit. Un rapide coup d’œil au GPS lui apprit qu’il s’agissait de la vallée du Rio Guadiana. Il pourrait ainsi contourner la Sierra Morena et les plaines d’Andalousie lui ouvriraient les portes de l’Afrique.

Il remit un peu d’ordre dans l’avion car le cumulo-nimbus avait laissé des traces. Si les cartes avaient volé un peu partout, les chats étaient dans un état épouvantable. Ils étaient malades, baignant dans leurs excréments et n’avaient plus la force de geindre.

En se retournant, il constata que le fût s’était désolidarisé de ses fixations. Ses sangles ne le maintenaient plus et il bougeait dans les turbulences.

Il reprit la route vers le sud et au bout d’une demi-heure de vol, il commença à distinguer la Méditerranée.

Les récentes péripéties et le détour lui avaient fait consommer davantage de carburant que prévu. S’il pouvait aisément atteindre le Maroc, il devrait trouver du carburant avant de s’aventurer au-dessus du Sahara.

Le trajet direct vers l’oasis de destination lui faisait effectuer un survol maritime qu’il jugea imprudent. Par ailleurs, le trajet le plus court le faisait passer à proximité du « peñon » de Gibraltar, toujours occupé par les Britanniques.

Au vu de ce qu’il venait de subir, il jugea plus opportun de limiter les risques et piqua vers la pointe extrême de la péninsule ibérique.

Le Chief Technician de la base radar anglaise s’adressa, rigolard, au Warrant officer :

— « Look at this, Sir ! This is the tiny plane which escaped from the froggies. »

L’escapade du Robin n’était pas passée inaperçue des radars anglais relayés par les satellites espions américains. Les Anglo-Saxons avaient suivi amusés le périple de Michel, et les photos du Mirage 2000 s’abîmant dans l’Atlantique circulaient déjà sur les bureaux de leur état-major.

Ils ignoraient comment ce diable de frenchie s’y était pris pour envoyer à l’eau un avion de chasse. Par curiosité, ils décidèrent de dérouter une patrouille d’Osprey pour l’observer.

Les Osprey étaient les héritiers du prototype V-22 né à la fin des années 80. Mi-hélicoptère, mi-avion, cet appareil à décollage vertical était idéal pour apponter les porte-avions de la Navy croisant dans le détroit.

Michel aperçut de loin les Osprey fonçant dans sa direction. Il ne savait plus quoi penser après l’épisode du Mirage. Il venait de quitter l’Espagne et se situait à mi-chemin entre l’Europe et l’Afrique. Jusqu’où allait la juridiction britannique ?

Les six Osprey l’encadrèrent de part et d’autre et il vit distinctement leurs nacelles basculer de 45 degrés vers le haut pour ralentir la course des lourds appareils.

Le Président dansait comme un bouchon sur l’eau tant les turbulences affectaient son vol. Les énormes rotors de 38 pieds de diamètre ressemblaient à des lames de tondeuse gigantesques. Par sécurité, il ne débrancha pas le pilote automatique.

Il distingua nettement des personnes qui l’observaient et lui faisaient des signes par les hublots. Il commuta la radio sur 121.50 et attendit vainement.

Au bout d’une minute de vol en patrouille, les Osprey rebasculèrent les rotors à l’horizontale et firent demi-tour, laissant Michel face à son destin.

Chapitre 9

Le Président atteignit la côte marocaine au niveau de Tanger et Michel ressentait déjà les effets de la chaleur. Il se pencha vers la cage et surprit le couple de Siamois en train de haleter, la gueule grande ouverte. Il fut pris de compassion pour ses matous prisonniers et jugea qu’il était temps d’arriver.

Il lui fallait refaire le plein pour atteindre son but ultime, l’oasis de Maden. Il avait découvert cette oasis au cours d’un voyage de tourisme et s’était juré d’y revenir un jour. Atterrir sur un aéroport était exclu, car il se heurterait aux tracasseries douanières et policières. Pire, il doutait même de pouvoir repartir. Une solution restait envisageable, notamment parce qu’il était en Afrique : se poser près d’une station-service en rase campagne.

Il suivit longtemps la côte et repéra une agglomération avec une route qui semblait s’éloigner vers l’est. Il contourna la ville à distance respectable afin de ne pas attirer l’attention et suivit le ruban de bitume.

Au bout d’une vingtaine de minutes, il distingua un bloc de trois maisons. Parmi elles, se détachait nettement l’auvent caractéristique d’une station-service. L’endroit semblait désert, hormis un troupeau de chèvres qui broutaient en bordure de route. Le vent calme et la chaussée suffisamment droite et large conféraient une piste acceptable.

Michel réduisit les gaz, sortit les volets et décrivit une PTU magistrale pour se stabiliser en finale à 300 pieds. La lumière du soleil le gênait et il lui était difficile d’apprécier l’état de la route. Il ressentait néanmoins une certaine exaltation à vivre cet instant. Poser un avion hors d’un aérodrome ne lui était jamais arrivé, et il sentait qu’il vivait là une aventure inespérée.

Le Président effleura le sol avec le train principal. Michel soulageait encore la roulette de nez lorsqu’il aperçut une énorme fondrière au milieu de la route. Les traces sur le bas-côté indiquaient que les véhicules quittaient la chaussée pour contourner ce piège. Il ne pouvait faire de même et se décida à remettre un peu de gaz pour sauter l’obstacle.

L’avion décolla de 30 centimètres et glissa longtemps avant de reprendre contact. Craignant de briser le train avant dans un autre trou, Michel ne pouvait se résoudre à rendre le manche et plaquer résolument l’avion. L’avertisseur de décrochage grinçait par intermittence et le Président refusait obstinément le sol.

Un homme vêtu d’une djellaba était accroupi près de la pompe à essence. Il se leva comme un diable lorsqu’il aperçut l’avion rouge en approche. Ses hurlements et ses gesticulations firent sortir un nombre insoupçonné de personnes qui se massèrent en spectateurs.

Le Robin finit par prendre appui sur ses trois roues. Michel comprit que la distance nécessaire au ralentissement était réduite par la présence des animaux. Il freina énergiquement et le tableau de bord fut animé de trépidations inquiétantes alors que le fût d’essence vide résonnait comme un tambour. Le Président parvint à terminer sa course mais percuta une chèvre avec le saumon de l’aile droite.

Il coupa tout de suite le moteur et ouvrit la verrière, ce qui sembla donner le signal d’assaut à la populace. Il hésita à refermer et remettre en route, mais comprit qu’il n’en avait plus le temps.

Encore sanglé dans l’avion, hébété de fatigue, il ne savait comment réagir face à cette horde déchaînée qui fonçait vers lui en hurlant.

Chapitre 10

Un adolescent édenté fut le premier à atteindre l’avion. Michel ne comprenait pas ce qu’il disait, mais le gamin semblait très heureux de la présence de l’avion. Force était de constater que les démonstrations bruyantes n’avaient rien de belliqueux. Il était submergé de mains qui le tapotaient sur l’épaule, un peu à la manière des spectateurs encourageant les coureurs cyclistes à la « belle époque ». Tous parlaient en même temps et de façon volubile, mais ne s’exprimaient qu’en arabe.

Un vieil homme arriva et le groupe se fendit pour le laisser passer. Il marchait lentement, appuyé sur un gros bâton noueux. Au respect qu’il imposait, Michel en déduisit qu’il devait être le propriétaire de la station.

— « Salam Alekoum ! Tu es français ? »
— « Oui, euh… malekoum salam ! Vous parlez français ? » bredouilla Michel.
— « Oui, j’ai vécu en France, il y a longtemps. Tu sais… c’est la première fois qu’ils voient un avion ici. Si tu veux acheter quelque chose, on a tout. »
— « Tu peux me vendre de l’essence ? »
— « Pas de problème, on va te pousser l’avion… »
— « Non, il ne faut pas pousser, c’est fragile ! » devança Michel.
— « Attends, on a ce qu’il faut. »

Le vieil homme aboya un ordre et un jeune Marocain amena une carriole attelée avec deux ânes.

Les voyant empêtrés à faire reculer la charrette, Michel en profita pour s’éloigner d’une dizaine de mètres et soulager sa vessie dans le sable. S’il avait la soixantaine alerte, il n’échappait pas à une prostate douloureuse et cette halte était une délivrance.

Soulagé, il hésita à se mêler aux dépanneurs. C’était une cacophonie indescriptible. Tout le monde voulait diriger la manœuvre et personne ne s’accordait sur la méthode à employer. Certains tiraient sur les baudets pour les faire avancer, d’autres poussaient pour les faire reculer. Quelques coups de bâton tombèrent sur les animaux rétifs et un long hennissement répliqua à la punition injuste.

Michel jugea qu’il était temps de prendre les choses en main. Il se positionna devant l’hélice et commença à tirer. Un jeune adulte vint à sa rescousse et tira lui aussi en prenant appui sur le cône de l’hélice.

— « Non, pas les mains ici ! C’est fragile ! » lâcha-t-il d’une voix forte.

Il ne souhaitait pas faire de reproches, mais le ton de sa voix intima le silence. Il profita de cet ascendant fortuit pour positionner les mains des pousseurs aux endroits adéquats.

Dans une ambiance bon enfant, le Président parcourut la centaine de mètres qui le séparaient des pompes.

Les femmes avaient rejoint le groupe d’hommes pour admirer la curiosité, mais demeuraient cependant à distance respectable.

Michel s’adressa au vieillard pour lui demander une écuelle et du lait pour ses chats. Comme il semblait ne pas comprendre cette demande incongrue, Michel brandit la cage aux félins. Le vieux traduisit aux badauds et déclencha l’hilarité générale.

Un moment plus tard, un gamin amena une assiette avec du lait que les matous refusèrent. Il trempa le doigt et goûta : c’était du lait de chèvre bien éloigné du lait de vache pasteurisé, écrémé et aseptisé habituel.

La présence de toutes ces personnes n’était pas faite pour rassurer ses matous casaniers. Michel se plaisait à les appeler des « chats de moquette », car leurs coussinets n’avaient jamais foulé autre chose que ce revêtement dans l’appartement parisien.

Le vieil homme empocha promptement les billets de la nouvelle monnaie européenne que lui tendit Michel. Sans plus attendre, il installa la cage aux chats sur le siège passager et l’arrima précautionneusement.

Il ne souhaitait pas s’attarder ici, car les quelques voitures qui passaient s’arrêtaient systématiquement pour venir grossir le rang des badauds et il valait mieux éviter une rencontre fortuite avec la police locale.

Après avoir fait une rapide inspection et complété le niveau d’huile, Michel s’installa aux commandes et fit écarter les curieux. La mise en route fit gonfler les djellabas des intrépides restés dans le souffle de l’hélice.

Une fois de plus, il se résolut à ne pas prendre le temps d’égrener une check-list méticuleuse. Il craignait pour la sécurité des gamins inconscients qu’il jugeait trop près de l’appareil et desserra le frein.

Le coup de gaz nécessaire pour ébranler l’avion fit voler le sable sur les badauds. Ils se retournèrent pour protéger leurs yeux et se retrouvèrent encapuchonnés comme des moines.

Michel checka rapidement les paramètres… pilote et chats attachés… plein gaz et c’est parti une nouvelle fois !

L’avion décolla plus rapidement, car Michel n’avait pas jugé utile de faire le plein du fût en réserve. Avec 444 litres, l’appareil avait l’autonomie suffisante pour parvenir à Maaden.

À cinq cents pieds, Michel salua le groupe en battant des ailes et prit cap au sud.

Chapitre 11

Ce que Michel ne vit pas, ce fut le partage de la chèvre dans la liesse générale.

Le vieillard comptait ses billets et les femmes se disputaient les meilleurs morceaux. Un gamin édenté mais heureux serrait contre lui une règle graduée en nautical miles. Il aurait du mal à l’utiliser dans l’école du village voisin, mais c’était un trésor qui n’appartenait qu’à lui.

Le Président ronronnait à 3000 pieds d’altitude et les bouches d’aération distillaient un peu d’air frais. Le paysage n’était pas aussi grandiose que l’eût espéré Michel. La visibilité était médiocre et le paysage désespérément monotone. Il engloutit quelques dattes Deglet Nour et but une gorgée d’eau fraîche à même la bouteille. Il en versa une rasade dans l’écuelle des matous à travers les grilles de la cage. Ils ne buvaient pas énormément mais les turbulences provoquaient un ressac dévastateur sur les granulés de litière qui tapissaient le bac en plastique.

Un trait rectiligne barrait l’écran du GPS. Rien, pas une zone, pas une ville, pas un fleuve n’ornaient le fond de la carte déroulante. Seules les indications de vitesse sol et de temps restant avant destination trompaient le sentiment d’immobilité apparente.

Michel s’ennuyait un peu et son esprit vagabondait. Il n’avait plus d’informations de Paris et sa radio FM ne captait aucune émission, même en langue arabe.

Il se sentait loin du danger qu’il avait fui au point qu’il se demandait s’il n’avait pas rêvé. Qu’allait-il trouver là-bas dans le désert ? Cela faisait plus de quinze ans qu’il n’avait eu de nouvelles de cette oasis. Existait-elle encore ?

Il savait que les peuplades du désert migraient au rythme de la présence de l’eau et des rares herbages. Maaden pouvait être devenue une cité fantôme avec des ruines à la place des maisons.

L’aiguille de l’EGT flirtait avec le rouge et la commande de mixture se trouvait en butée plein riche. Il ne pouvait rien faire d’autre qu’espérer que le Lycoming tienne jusqu’à destination. Le régime conservait 2400 tours par minute et la pression d’admission se maintenait à 24 pouces de mercure. Néanmoins, il lui semblait que quelque chose clochait. À cette altitude, la température indiquait 30 degrés Celsius, et une surchauffe moteur n’était pas justifiée.

Michel avait coupé les servitudes radio-électriques, car elles ne servaient à rien. Il avait inséré sous son casque les oreillettes d’un baladeur. Elles distillaient une mélopée arabe qui s’ajoutait à la monotonie du paysage. Les chats, vaincus par la fatigue et le stress, sommeillaient, résignés.

La barre de tendance du plan de descente apparut sur le GPS. Elle annonçait la mise en descente de l’appareil à 300 pieds minute pour aboutir à 2 nautiques de l’objectif. Cela faisait des heures que Michel avait décollé du Maroc et la lumière commençait à décliner. Il avait de plus en plus de mal à lutter contre la fatigue et le casque commençait à le faire souffrir. Il accueillit donc cette information comme un événement capital.

À coup de pressions sur le pitch, il amorça la descente du Robin en essayant de conserver une pente idéale. Il scruta intensément l’horizon, mais ses yeux fatigués ne parvinrent pas à percer l’opacité environnante.

L’avion descendait inexorablement et aucune trace de civilisation n’émergeait de l’océan de dunes.

Michel continua de voler au jugé et dut même reprendre un peu de hauteur pour franchir un plateau. Son cœur battit un peu plus vite, car inconsciemment il savait qu’il était proche du but.

Surgissant enfin dans sa vision, l’oasis de Maaden lui apparut très sombre, avec quelques touches de blanc matérialisant les maisons. Les palmiers prenaient des allures de peupliers en s’étirant sur les dunes incendiées par le soleil rasant du couchant.

Michel devait faire vite, profiter de la dernière lumière pour poser l’avion sans casse. Il décrivit un large cercle pour casser la vitesse et sortir les volets.

En réduisant les gaz, le moteur émit quelques cognements inquiétants. La machine semblait se relâcher, comme soulagée d’approcher du but.

Michel aligna l’avion dans le sens de la bande de sable la plus longue et la plus plane en apparence. Il aperçut comme dans un songe des silhouettes qui sortaient des maisons. Il vit une grande antenne parabolique sur un toit, immense poêle à frire, témoin de la civilisation cathodique.

Accroché au moteur, Michel cabra l’avion pour effectuer un atterrissage de précaution.

Rechercher la vitesse minimale, rechercher la vitesse minimale…

Le Président toucha le sol mou sur le train droit en premier. L’avion pivota immédiatement tandis que Michel se raidissait en poussant le palonnier gauche en butée.

La décélération brutale fit piquer du nez à l’avion et du sable liquide inonda le pare-brise.

Projeté violemment en avant malgré la ceinture, Michel capta une dernière fois une vision orangée du monde réel.

Chapitre 12

La vision orangée persistait… non, c’était plutôt un environnement rouge vif que percevait Michel. Son esprit flottait dans un monde irréel, agréable, chaud. Au bruit du moteur avait succédé le doux gazouillis d’oiseaux. C’était cela, il était au paradis, au paradis des pilotes, car il éprouvait la sensation que son corps volait. Cette certitude s’appuyait sur une sorte de vertige, comme un décalage de la vision par rapport à la gravité. Un peu comme ce qu’il ressentait jadis en vol IMC, des sensations qui n’étaient pas en accord avec la réalité.

Un braiement d’âne lui vrilla les tympans et l’obligea à penser.

Le son strident et répétitif provenant de l’animal ne cadrait pas avec l’image bucolique du paradis. En écho, quelques bêlements de chèvres confortèrent son doute.

Brutalement, Michel ouvrit les paupières et la vision orangée disparut. La lumière puissante le fit cligner des yeux. Il réfléchit, des images désordonnées assaillirent son cerveau : les instruments de bord… Paris… la fuite… les instruments de bord… un avion de chasse… les instruments de bord…

Où était-il ? Il chercha à orienter son regard vers la lumière et sentit comme un carcan qui lui maintenait la tête. L’accident ! Il s’était planté à l’atterrissage, il se rappelait maintenant !

Cependant, il n’arrivait pas à comprendre où il était. Il essaya de ramener une jambe à lui et ne put la bouger. Il était paralysé ! Heureusement, il pouvait bouger les mains. Aussitôt il les porta à son cou et comprit que sa nuque était enserrée dans une minerve.

Un miaou furtif lui fit baisser le regard. Au même moment, il vit sa chatte Cynérea se redresser en baillant et délivrer ses membres inférieurs qu’elle couvait depuis des heures.

Michel fut inondé de joie : il retrouvait la vie, l’usage de ses jambes et l’espèce animale qu’il chérissait le plus au monde.

— « Botrytis ! » lança Michel, inquiet de ne pas l’apercevoir.

En écho, il perçut un bruissement et une voix s’exprimant dans une langue étrangère. La silhouette d’une femme s’encadra dans l’unique ouverture de la pièce.

Elle portait une jeune enfant dans ses bras et hésita à s’approcher. Elle appela en direction de l’extérieur et Michel crut discerner des pas feutrés.

La femme s’effaça et un homme de couleur apparut.

Il semblait très vieux et chétif. Michel fut surpris de son extrême maigreur qui tranchait avec l’obésité de ses semblables européens. Sa peau parcheminée, son crâne nu et ses lunettes rondes lui rappelaient le sage Gandhi.

Le vieil homme noir s’adressa à Michel dans un français impeccable :

— « Bonjour ! Il semblerait que vous ayez bien dormi. »

La voix douce et claire tranchait avec l’image que donnait de lui le vieil homme.

— « Où suis-je ? » répondit Michel sans préambule.
— « Vous êtes chez moi… au village de Maaden. Je suis médecin et français », fit l’hôte en souriant.

Michel se redressa sur un matelas posé à même le sol et découvrit que ses yeux l’avaient trompé. L’homme était blanc, mais sa peau était extrêmement hâlée.

— « Qu’est-ce que j’ai ? » s’inquiéta Michel.
— « Rassurez-vous… vous n’avez rien de grave. Je vous ai donné un sédatif car après votre atterrissage… disons… mouvementé, vous étiez très excité. Vous auriez même pu vous en tirer sans bobo si l’énorme bidon ne vous avait pas assommé ! » ajouta-t-il.

Assis en tailleur sur la couche, Michel passait la main dans ses cheveux, tâtant une bosse douloureuse.

Il regarda sa montre et vit qu’il était près de midi. La femme maure apporta avec une grâce naturelle un service à thé. Elle le déposa par terre et entreprit le long rituel de la préparation.

Michel n’en pouvait plus d’attendre, il avait soif et gobait mentalement le filet de thé chaud qui se déversait bruyamment dans les verres.

Un remue-ménage dans la basse-cour fit tourner les têtes. Des poules firent la démonstration de leur colère en redoublant de caquètements. Au même instant, Botrytis pénétra en trombe dans la maison, le poil hérissé et la queue en forme de rince-bouteille. Un gallinacé téméraire le poursuivit même à l’intérieur.

Michel attrapa l’intrépide dans sa course pour le serrer contre lui. Il ne put réprimer quelques amabilités niaiseuses à l’endroit du siamois et qui trahissaient son anthropomorphisme chronique. Ses deux hôtes esquissèrent un sourire amusé.

— « Mais… tu es plein de merde ! » échappa Michel en faisant une moue dégoûtée.

— « Je crois que votre chat a découvert un intérêt pour les animaux de basse-cour », releva le vieux médecin.

— « Oui, et c’est mieux ainsi, car j’ai l’intention de séjourner dans le village… quelque temps. Pensez-vous que ce soit possible ? » interrogea Michel avec un soupçon d’inquiétude dans la voix.

— « Bien sûr, ce n’est pas la place qui manque ici. Beaucoup de familles ont quitté l’oasis pour la ville. Les maisons sont à ceux qui veulent bien les habiter. De toute façon, vous n’avez plus le moyen de repartir d’ici avant longtemps… »

— « L’avion !… » trancha Michel.

— « Venez voir, vous jugerez vous-même, il n’est pas loin. »

En sortant de la maison, Michel marqua un temps d’arrêt car il subit la fournaise extérieure comme un coup de massue. Il accommoda ses yeux à la lumière vive et eut le souffle coupé. Face à lui, une immense barrière de dunes dorées barrait le proche horizon.

En se tournant vers la droite, il contempla la langue de verdure qui constituait l’oasis de Maaden. Elle s’étirait tout en longueur au pied de ces moutonnements sableux. La maison du vieux médecin se trouvait à l’une des deux extrémités et il pouvait mesurer du regard l’étendue de ce jardin d’Éden.

Les palmiers abritaient des parcelles cultivées et il percevait distinctement le bruit de l’eau se déversant dans les cuves.

Ils marchèrent jusqu’au contrefort de la barrière de dunes et Michel découvrit le Président.

L’avion avait fini sa course près d’un petit muret blanc où courait un ruisseau d’irrigation. Le train droit et la roulette de nez semblaient affaissés et une aile touchait le sol. Des gamins jouaient à l’intérieur en mimant le bruit du moteur avec leur bouche. D’autres, plus âgés, avaient constitué un orchestre improvisé en tambourinant sur l’extrados. Un chien dormait à l’ombre du plan fixe tandis qu’une chèvre rongeait un pan de toile déchirée sous l’intrados.

Michel eut un pincement au cœur en contemplant son avion. Les enfants remarquèrent les deux hommes et leur adressèrent un sourire.

Le vieux médecin devina le désarroi de Michel.

— « Votre avion fait le bonheur de ces enfants, vous ne trouvez pas ? »

— « Euh… oui. Oui bien sûr ! » renchérit Michel.

— « Venez, nous allons choisir votre future maison ! » lui intima le sage.

Finalement, Michel convint que le Président apporterait davantage de joie ici, qu’emprisonné à jamais dans une cabine à peinture.

Tableau de bord d'un Robin DR500 Président, avion illustrant le récit "Le dernier vol du Président"
Le tableau de bord d’un DR 500 Président, qui a nourri mon inspiration pour cette fiction.