Comme le précédent, ce texte est issu d’une discussion sur un forum aéronautique au début des années 2000.
L’histoire qui suit appartient au folklore des parachutistes militaires de l’époque du Noratlas. Je serais bien incapable de garantir son authenticité, mais elle circulait avec suffisamment de détails pour alimenter les soirées de popote et les trajets vers les zones de saut.
Dans le milieu para, certaines histoires sont vraies, d’autres complètement fausses, et les meilleures sont souvent celles dont on ne saura jamais de quel côté elles se situent.
Troisième anecdote… trois bouteilles de pinard plus tard.
C’est toujours sur le thème du Noratlas… Hips !
De mon temps, gamins, certains militaires touchaient une prime de saut appelée « solde à l’air ». Pour la percevoir, il fallait simplement effectuer six sauts en automatique par an. Ce qui permettait à pas mal de monde d’arrondir ses fins de mois.
L’ennui, pour certains, c’est qu’ils n’étaient pas du tout, du tout, à l’aise dans un avion. Et encore moins lorsqu’il s’agissait de le quitter en vol !
C’est ainsi que l’on voyait de temps en temps, avec un stick de commandos, quelque militaire de bureau peu rassuré venu justifier sa prime de « risque ».
Un jour donc, une Peugeot 204 noire amena auprès de l’avion un colonel.
Ce dernier fut entouré, chouchouté par les sous-officiers largueurs avides de reconnaissance… (ceci est une métaphore).
Délaissant le dangereux casque lourd bien assez bon pour la troupe, négligeant l’élégant casque Guéneau en liège réservé au para sportif, il préféra son casque de moto Saint-Christophe fabriqué à Mussidan (24).
Puisqu’on vous dit que c’est un forum sérieux.
Des sourires goguenards commencèrent à illuminer les visages des commandos paras.
Le colon était aussi peu enclin à sauter que le largueur était soucieux de son évolution de carrière.
— Mon Colonel, je vais vous placer premier à la porte ! Vous aurez le temps de vous préparer pour le saut et vous ne serez pas gêné par les autres.
Le colon fut donc le dernier à embarquer dans le Noratlas pour être assis à l’arrière, près de la porte.
Les 4 136 chevaux des deux moteurs Hercules animèrent les grandes hélices quadripales.
Au point fixe, les deux poutres battaient l’air frénétiquement au rythme des sélections magnétos, accusant les variations de pas d’hélice qu’imposait le mécano dans sa check-list.
Le bruit est épouvantable.
L’air est haché par les pales, déchiré par les ouvertures béantes des portes manquantes.
Le rideau en plastique gris masquant les chiottes à l’arrière droit de la soute claque comme un drapeau dans une tempête.
Le plan fixe oscille avec des amplitudes d’un mètre et fige la peur sur le visage de certains passagers, dont le « colonel de bureau ».
Le calvaire sonore cesse enfin avec une réduction à 1 000 tr/min.
L’appareil roule doucement vers le seuil de piste, avec un frein couinant par intermittence.
Alignement.
Lâcher des freins.
Mise en puissance progressive.
Le vacarme envahit à nouveau la carlingue et les paras se raidissent pour contrer l’accélération qui les tasse les uns contre les autres.
L’appareil roule de plus en plus vite.
Les joints des dalles de béton résonnent dans le train en augmentant le tempo au fur et à mesure que la vitesse augmente.
Un largueur jette un coup d’œil inquiet dehors.
La Grise roule toujours et n’a pas décollé.
Elle avale encore une centaine de mètres et l’enfer se déchaîne dans la carlingue.
Le mécano vient de passer les hélices en reverse, ce qui a pour effet d’amplifier encore le vacarme ambiant.
L’avion vibre de partout.
Les moteurs hurlent leur détresse d’être torturés faute d’un bon refroidissement.
L’équipage gère tant bien que mal cette accélération-arrêt imprévue.
Un soubresaut signale que l’avion vient de franchir le seuil de piste et roule sur le prolongement dégagé.
Mu par un réflexe, le « colonel de bureau » tente de se lever en roulant des yeux exorbités.
— ON VA SE CRASHER, MON COLONEL ! SAUTEZ !
lui lance le largueur, soucieux de préserver l’officier qui lui sera reconnaissant un jour…
Le colon franchit la porte et roule comme un pantin désarticulé sur le sol.
Il échappe un cri de douleur en tentant de se relever :
bassin fracturé et commotion cérébrale !
À travers un voile flou, ses yeux détectent la Grise qui a fait demi-tour avant la fin du prolongement.
Elle roule tranquillement vers le parking, tandis qu’à l’intérieur, un sergent-chef pense à sa reconversion dans le civil.
PhM
Quelque part en 1979.
