La zizanie…

Publié au début des années 2000 sur le Forum des pilotes privés, ce récit raconte, derrière le ton caustique et les querelles d’aéroclub, une inquiétude très simple : celle d’un pilote attendu qui ne revient pas.

Cela aurait pu s’intituler « Mort aux cons ! ». Mais je m’adresse à un large public et j’ai préféré un terme plus consensuel.

L’anecdote remonte à une bonne quinzaine d’années. Je vivais encore dans ma réserve d’Indiens et ne connaissais pas les lumières de la capitale. Je vivais heureux mais je ne le savais pas.

Un mien ami avait décidé de venir me rendre visite en CAP-10 depuis un aérodrome parisien. Ce déplacement en avion avait valeur pour moi d’un exploit. Imaginez : il existait quelque part dans l’Hexagone des aviateurs capables de quitter leur aérodrome de rattachement.

Pour mes congénères et moi-même, il n’y avait pas d’autre horizon que les collines de la Charente limitrophe. Certains audacieux s’étaient risqués, paraît-il, à aller encore plus loin, mais c’était… il y avait fort longtemps. Et depuis, ils avaient quitté le club. Allez donc savoir pourquoi !

Ainsi, le Parisien avait réussi l’exploit de descendre jusqu’à Bergerac depuis la lointaine capitale. Cet aéroport ne constituait qu’une étape avant de rebrousser chemin vers le nord pour atterrir sur mon « aérodrome de naissance ».

Du CAP-10, je ne connaissais que les articles dithyrambiques des revues spécialisées. Ce gars-là était un extraterrestre, je vous dis !

À Bergerac, nous étions deux à l’attendre : sa dulcinée du moment et moi-même qui fréquentions le centre para. Après quelques étreintes propres à deux représentants du sexe opposé, le baroudeur décida d’emmener la donzelle. Il me laissa tous ses bagages en justifiant qu’il voulait aussi retourner la damoiselle en cours de route. Ce qui était bien normal, vu les rondeurs d’icelle et les capacités de l’appareil.

Sitôt fait, je m’empressai tel un couillon de rouler à la vitesse d’un donneur d’organes vers l’aérodrome de destination. Mon but était d’arriver avant l’aéroplane. Ce fait d’âne ayant valeur de fait d’arme pour le jeune autochtone inconscient que j’étais alors !

Arrivé sur l’aérodrome, je constatai, non sans déplaisir, que j’étais digne de figurer sur la liste noire de la gendarmerie et des familles de victimes de la route. J’étais arrivé le premier ! Ma voiture manifestait son refroidissement en cliquetant de partout. Une vague odeur de plaquettes de frein malmenées s’exhalait des quatre roues.

Le temps passait et l’avion n’était toujours pas là.

Il était 20 heures et les différents acteurs de l’aérodrome quittaient le terrain, pressés d’aller ripailler en ce samedi soir d’août.

Lorsque l’idée me vint de lancer un message à la radio, je constatai que le club-house était fermé. Je m’en ouvris aux différentes personnes qui vaquaient d’un geste pressé :

— J’attends un copain qui vient de Bergerac. Je suis inquiet, il est parti depuis une heure un quart, il devrait être là. Il faut lancer un appel radio !

Ma supplique répétée à l’envi n’intéressa personne.

J’étais jeune et n’avais pas l’aura d’un « vieux qui assure ».

J’étais consterné. Un drame se jouait peut-être et personne ne s’en souciait.

De désespoir et de rage, je revins à la charge sur un « ancien » :

— Il faut faire quelque chose. J’ai un copain qui doit avoir des problèmes. Il faut prévenir la gendarmerie ! Donnez-moi la clef du local pour téléphoner !

Le quidam bourru me rétorqua :

— Suis plus responsable. T’as qu’à voir avec X qui est maintenant président ! Et compte pas sur moi pour lui demander quelque chose. Entre lui et moi, c’est à la mitraillette !

Le lecteur aura compris que la notion de « club », « association » ou « entraide aéronautique » n’avait pas atteint le cortex du primate, digne héritier de ses ancêtres de la préhistoire. Quoique ! Il y a 10 000 ans, les Magdaléniens enterraient leurs morts. Quid en cas de crash, ce soir-là ?

Je pris donc ma voiture encore bouillante pour aller à la ferme-auberge où se repaissait la nouvelle équipe dirigeante.

Je récupérai les clefs sans avoir fait passer une once de mon émotion.

En revenant près du club-house, j’entendis le téléphone qui sonnait.

J’introduisis les clefs dans la serrure en priant que la sonnerie ne cessât pas.

Gravissant les escaliers quatre à quatre jusqu’au bureau, je décrochai.

Miracle ! C’était le copain qui appelait depuis près d’une heure pour signaler son arrivée sur un aérodrome voisin.

Il n’avait pas réussi à trouver le bon terrain, avait cherché, appelé sur la fréquence d’auto-information 123,5. La nuit approchait, l’essence baissait, il était parti droit sur l’ouest et avait découvert par hasard l’aérodrome salvateur.

Ces faits n’ont jamais connu d’écho en dehors des trois personnes concernées.

J’ai pris conscience qu’un peu d’écoute et de bon sens aurait pu guider mon copain.

J’ai surtout retenu qu’un drame aurait pu se jouer.