Reprenons ce même Twin Comanche qui sentait bon l’essence à l’intérieur, du fait de ses sélecteurs poreux (sept réservoirs, je crois me souvenir).

J’étais parti pour un vol vers Brighton dans le cadre d’un rallye aérien. Étant classé « avion rapide » par rapport aux autres, je décollais en premier et devais logiquement me poser en premier.

Tout se passait bien, la purée de pois était au rendez-vous à mi-Channel et je me présentais au contrôle.

— Rappelez vent arrière ! m’annonce le contrôleur que j’imagine grand avec des incisives proéminentes, comme les Grands-Bretons dans Astérix.

Sitôt dit, sitôt fait, et mon index abaisse les volets électriques d’une pichenette assurée.

— Plouf ! fit à l’unisson l’ensemble des servitudes.

Plus de jus, donc plus de radio, plus de volets, plus de sortie électrique du train. La fausse note, la mouche dans le lait qui vient ternir ce week-end qui s’annonçait bien.

Je termine mon circuit et fais un passage basse hauteur en battant des ailes pour signaler mon infortune au contrôleur que j’imagine découvrir ses ratiches en s’époumonant en vain à la radio. Si, si, je vous assure, ils sont TOUS comme ça, les Anglais.

Bref, je checke les rupteurs, les breakers, les indicateurs, bascule alternativement des boutons (ils font tous ça dans les films) guettant le moindre frémissement d’une aiguille de voltmètre ou d’ampèremètre.

Rien, nada, toujours pas de jus.

J’hésite à tournicoter pour re-checker, mais je me ravise en homme avisé que je suis, car la meute des furieux censés être derrière moi arrive plein badin, et je crains une collision dans le ciel brumasseux.

J’abaisse le train en manuel et me présente en finale.

Ma vitesse d’approche est majorée car je suis en lisse. J’ignore si le train est verrouillé, faute de témoins lumineux. Je m’applique à réussir le kiss de ma vie. Il y a du monde au sol pour accueillir les Frenchies du rallye Rouen-Brighton. La télé est là, même.

Je sens le train gauche qui touche, le droit aussi, non, il s’enfonce.

Je remets les gaz instantanément, mais trop tard !

Dzing ! fait l’hélice du moteur droit.

Je réduis tout, et l’avion part en glissade de biais. La cellule restitue en l’amplifiant la meurtrissure de l’intrados raclé par le macadam abrasif. Je pense aux bidons d’aile gorgés d’essence et ferme l’arrivée. Cela n’empêchera pas les fuites, mais c’est toujours ça de moins en risque d’incendie. J’ai même le temps de passer le master sur OFF.

L’avion fauche une ou deux balises en quittant la piste et des gravillons sautent au pare-brise comme des sauterelles de granit. Au bruit infernal du raclement de la tôle martyrisée succède le silence. Pas le temps d’avoir eu peur.

Sitôt immobilisé, mon collègue gicle par l’unique porte de droite et je le suis en me cognant le tibia au passage.

Nous sommes saufs.

Je me retourne, surpris : les pompiers sont déjà là !

Mon passage en battant des ailes avait alerté les contrôleurs et l’un d’entre eux suivait à la jumelle mon approche finale. Quand il vit que le train droit pendouillait en se dandinant, il donna l’alerte.

Efficace.

Pendant que l’équipe du SSIS écarte l’avion de la piste, j’informe le loueur de mon infortune.

Je lui dresse le tableau des avaries et je sens que sa machine à calculer virtuelle convertit en francs l’énumération.

Là, il m’annonce que l’appareil n’est pas assuré. À cette époque, je crois que les exigences en matière d’assurance se résumaient à une simple RC.

Son esprit roublard ne fait qu’un tour et il me fait part de sa volonté de contacter son courtier pour contracter une assurance… à effet rétroactif de la veille ! On peut rêver…

Je remarque alors qu’un spectateur anonyme de notre conversation décroche son mobile. Très vite, je comprends qu’il est en ligne avec mon loueur.

La personne me surprend par son rire goguenard et se tourne vers moi pour être bien entendue :

— Te fatigue pas à me demander une assurance pour ton avion, je suis devant l’épave !

Le courtier faisait partie de l’organisation !

Épilogue :

Plus tard, mon loueur essaya de me faire absorber les frais de réparation, alors que je m’en tenais à la franchise que je considérais comme injuste mais légale. Je fis cesser ses harcèlements par une menace de porter plainte pour mise en danger d’autrui.

Quelques accidents d’avion plus tard, dont l’un fut tragique pour les occupants, mirent un terme à l’existence de sa société. Je ne fais pas de lien de responsabilité pour ces accidents.

Le Twin-Commanche quelques minutes après sa sortie de piste

« Il y a deux catégories de pilotes : ceux qui se sont déjà posés train rentré, et ceux à qui cela arrivera. »