Figures incontournables des centres para, attirés autant par les annuités vite gagnées au sein des CEPS que par le plaisir de sauter, les militaires ont marqué la vie des centres.
Ils étaient partout, de tout temps, jusque dans les années 80. Leur discipline favorite était la voltige et la précision d’atterrissage.
Il fallait de l’abnégation pour se fader des sauts à 1 200 m, enchaîner six secondes de chute agitée, où le degré de rotation de trop ou de moins coûtait des pénalités.
Le voltigeur était aussi concentré que le relativeur de compétition d’aujourd’hui, mais le fun en moins.
La tenue camo ou le jogging bleu réglementaire tenait lieu de costume de scène. Les combinaisons fluo de Zoo, fabriquées sur l’île Barbe à Lyon, ont coloré les centres bien plus tard. Faut dire que la gay pride n’existait pas encore…
Les sorties d’avion étaient sobres : pas de paluches qui se frappent façon banlieue, pas d’extériorisation par des borborygmes avalés par le vent, rien. Rien que des regards durs, tristes parfois, absorbés qu’ils étaient par la volonté de la performance.
Certains n’arrivaient pas à faire abstraction de leur environnement et donnaient l’impression de prolonger leur formation professionnelle le week-end sur nos centres de loisirs.
L’effet était accentué quand un gradé les accompagnait. Le vouvoiement pour eux était de rigueur, comme le tutoiement l’était pour nous, les « locaux civils ».
Il y avait quand même des pointures, qui impressionnaient par leur carrure athlétique et leurs performances sportives.
Leur mode d’expression s’apparentait plus à des aboiements qu’à des suggestions mezza voce, du style :
— Bordel ! Tu ramasses ton extracteur !
La fréquentation se passait bien, tout au plus pouvaient-ils heurter les âmes sensibles par leurs relations exsangues d’empathie avec les débutants.
Des débutants, ils en avaient aussi. Des durs à cuire qui découvraient la discipline tardivement, comparativement à leurs états de service.
Je me souviens d’une équipe de légionnaires, un week-end. Comme je n’avais rien à lire entre deux sauts, j’examinais discrètement leurs tatouages : enluminures, brevets para, « fleur à ma maman » constituaient un excellent dérivatif…
Le Pilatus n’était pas disponible et c’est un Cessna 206 à pistons qui assurait les rotations.
Forcément, le temps de montée étant très long, l’aéronef décrivait de larges circuits sur les coteaux de Monbazillac et les rives de la Dordogne.
Le stick était constitué presque exclusivement de légionnaires et leur chef était moniteur-largueur.
Un débutant devait être le premier à sortir et, après un temps qu’il jugea suffisamment long, il imagina que l’arrivée sur zone était imminente.
En fait, le Cessna amorçait l’énième ligne droite d’un hippodrome et ce n’était peut-être pas la dernière.
— On arrive sur zone ? cria avec angoisse le bidasse.
Ce devait être ses premiers sauts en commandé et il découvrait Bergerac.
Le sous-officier ne comprit pas la question, emportée dans la tourmente de l’air déchiré par l’hélice tripale et s’engouffrant par l’ouverture de la porte.
À défaut, il offrit un large sourire et un vague signe d’acquiescement qui se voulait rassurant pour le néophyte.
Le bidasse prit cela pour un ordre comminatoire et sauta sans réfléchir !
Nous sommes restés cois quelques secondes, n’osant croire ce que nous venions de voir : ce type avait sauté à plus de dix nautiques du terrain !
… Chef ! Oui, chef !