À propos de ce récit — Écrit au début des années 2000, ce texte rend hommage à ces passionnés anonymes qui vivent l’aviation sans forcément être aux commandes : mécaniciens, spotters, élèves pilotes ou simples amoureux des avions. À travers le personnage de Paul, il évoque aussi l’époque des premiers grands forums aéronautiques, lorsque Internet permettait à des inconnus de partager leurs connaissances, leurs souvenirs et parfois leurs intuitions les plus troublantes.
Deux heures vingt du matin.
La rue du quartier des Alouettes a cessé de vivre. Les lumières blafardes des cages d’escalier balisent le quartier comme autant de fanaux dans cette mer d’immeubles. La voisine du dessous a cessé de gémir son orgasme de circonstance. La toux du gamin d’à côté a succombé aux rasades de codéine.
Paul est seul.
Seul dans la nuit silencieuse qu’un scooter débridé étripe dans une plainte assassine. La pluie qui redouble l’a promptement avalé et il ne subsiste que les chuintements du vent.
L’écran 17 pouces irradie le visage de Paul d’un blanc surréaliste. Le staccato des touches du clavier ne franchit pas les cloisons en placo de son F2 et personne ne soupçonne sa présence éveillée.
Il est seul à ne pas dormir dans cet immeuble de « grand standing » des années soixante-dix. Il est seul aussi à reconnaître le passage sur ralenti vol du 737 de la Postale en interception de l’axe d’approche.
Pour lui, ce monde aérien prend vie.
Et peut-être aussi pour l’équipage nocturne qui pilote cette comète de banlieue et se prépare à une approche de précision.
Qui prendrait cas de ces bruits que d’aucuns qualifieraient de nuisance ?
Paul est mécano avion.
Ce métier, il l’a choisi.
Il aurait voulu être pilote, comme tout gamin veut être pompier.
Ou policier.
Une tare génétique lui a concédé quatre dixièmes à chaque œil. C’est mieux qu’aveugle, mais c’est nettement moins bien qu’avoir des yeux myosotis, mesurer un mètre quatre-vingt-cinq et avoir une vue de lynx.
Sa couperose ne transpire pas dans ses écrits.
Sa taille, pas plus que sa myopie, ne s’affichent dans ses contributions.
Paul écrit et c’est aussi sa raison d’être.
Si Paul a peu de succès avec la gent féminine, il est en revanche célèbre dans le milieu fermé des internautes aéronautiques.
Son pseudo est bien connu sur le site « R-plane.com ».
C’est le repaire de tous les pilotes en mal de contrat, de tous les pilotaillons en mal de l’air.
Les plus chanceux évoquent l’odeur du kérosène. Ils chantent leur plaisir de connaître l’onglée en passant la main sur les structures gelées lors d’une pré-vol au petit matin. Ils exultent de bonheur en se produisant en situation de vol dans les « image.jpg » qui s’affichent au gré de la fluidité du Net surchargé par les téléchargements illicites.
Paul ne s’affiche pas sur les forums.
C’est un obscur, un sans-grade.
Mais il aime ce qu’il fait.
Il aime et il fait partager.
Quand un quiz technique est lancé par un facétieux internaute, il est le premier à connaître la réponse.
Il en produit lui-même, remarquables de précision et surtout accompagnés de photos.
À la fin de ses études, il avait été remarqué et félicité pour la densité de son mémoire sur les « contraintes thermiques d’une pale de réacteur ».
Il puisait là son inspiration pour les sujets qu’il portait sur le forum.
Le Boeing 737 a salué la sortie des traînées par un mugissement caractéristique.
Paul a évalué le braquage des volets à vingt degrés, rien qu’au bruit.
Il finissait sa contribution sur le pompage en expliquant « le rôle des aubages stator à calage variable et l’incidence des filets d’air sur les profils des premières grilles des compresseurs » lorsqu’il entendit les coups de canon caractéristiques.
Il crut à une hallucination auditive.
Accablé de sommeil, son acharnement à paraître réaliste et à vivre sa passion ne lui permettait plus de distinguer le réel de l’imaginaire.
Machinalement, il écrivit :
« 2 h 27, verticale quartier des Alouettes, un B737 de la Postale vient d’avoir un pompage moteur. J’entends le N1 du moteur vif qui passe 105 %. Je pressens que l’équipage aura quelques difficultés à l’atterrissage avec ce temps pourri. »
Il jugea le ton sentencieux et supprima d’un trait la phrase avec la touche d’effacement.
Il conclut la contribution avec la signature de son pseudo :
L’Arpète
Puis partit se coucher.
7 h 00.
Le réveil-matin s’anima avec le jingle de France Info :
« … un Boeing 737 s’est crashé à l’atterrissage cette nuit. S’il est encore trop tôt pour connaître les causes de l’accident, le préfet sur place a néanmoins rencontré une délégation de riverains partisans de la fermeture de l’aéroport la nuit… »
PhM