À propos de ce récit

Publié en 2002 sur le Forum des pilotes privés, ce texte appartient à une série de chroniques humoristiques inspirées de la vie des aéroclubs.

Le personnage de Gros René n’est pas entièrement imaginaire. Je l’ai réellement connu, sous un autre nom, dans mon aéroclub du Périgord, et le fait divers évoqué dans ce récit s’y est bien produit. Quant à l’image des hommes réunis autour du bar, elle non plus n’a pas été inventée.

Comme souvent dans ces histoires, le trait est volontairement appuyé, mais il reste fidèle à une époque : celle des terrains d’aviation du dimanche, des discussions interminables au comptoir, des passionnés parfois excessifs, et de cet amour absolu que certains portaient à leurs machines.

Aaah… la construction amateur !

Dimanche midi de janvier à X… en Dordogne.

L’heure où les avions s’arrêtent.
L’heure où les lions vont boire.
L’heure où le Monde est refait.

L’apéro (du latin aperire , ouvrir) est au repas dominical ce que les cloches sont à la messe.

L’homme de permanence à l’aéro-club puise ses doigts noueux d’agriculteur dans le bac à glaçons et offre la sainte communion à l’assistance.

Le gros René amorce vivement avec son buste une rotation de 90°, le plat de la main en protection au-dessus du verre.

— Jamais de glaçon dans le ouisqui ! tonna-t-il.

Il était moins une : le cube de glace vint terminer sa course sur le linoléum recouvrant le comptoir.

En début d’année, le trésorier qui refaisait sa cuisine avait fait don d’une belle chute de lino vert bouteille. Elle avait naturellement trouvé sa place… au bar. Elle apportait une touche « jungle » du plus bel effet.

Les ongles noirs prolongeant les doigts du barman agrippèrent le cube récalcitrant qui chuta dans un autre verre.

Le Gros René inversa la rotation du buste pour se repositionner face au bar. Il paracheva sa gestuelle d’un mouvement alternatif de l’avant-bras vers son gosier.

Shluurrrp !!!

Lorsque le bras s’abaissa, le verre à moutarde marqua d’un poc sourd son atterrissage sur le linoléum.

La manche de veste bleue de Gros René essuya sans grâce ses lèvres humectées.

— Bon ! C’est pas tout ça, faut que j’essaye ma nouvelle hélice tripale en matériau composite !

— …???

— Ouaip ! J’ai vu qu’aux Zuhaissa y z’avaient des hélices tripales sur leurs avions ! J’en ai fabriqué une pour mon Pou du Ciel !

— …

L’assistance ne dit rien et son silence marqua d’opprobre celui qui osa rompre la communion.

— Bon, ben… j’y vais !

Gros René n’était pas d’un naturel à s’offusquer. Il ne parlait pas fort, il n’était pas important dans l’économie du village. Il s’effaçait devant les instruits et les nantis, comme l’avaient fait avant lui des générations de besogneux sans grade.

Mais Gros René s’en moquait.

Il était pilote.

Et de plus, il possédait un AVION ! SON AVION !

Il avait passé son théorique huit fois avant de l’obtenir. Il était connu dans tout le district et le personnel de la DGAC souriait narquoisement en le voyant. Il était heureux de sa notoriété et ne pensait pas qu’elle pût être établie à ses dépens.

Le jour où il obtint son « deuxième degré », il déclara sans ambages :

— Maintenant, je peux mourir tranquille !

Par la suite, il s’était lancé dans la construction amateur.

Le brouhaha dans le club-house s’éleva normalement avec la succession de tournées apéritives.

La buée sur les vitres et la ferveur des communiants ne leur permirent pas de voir Gros René s’engoncer dans sa formule Mignet bleue charrette.

Ils n’entendirent pas plus les toussotements du 1600 Volkswagen au démarrage.

Gros René était aux anges : le moteur animait une hélice de sa fabrication.

Il avait fait refaire l’intérieur d’une bétaillère et le carrossier lui avait remis quelques pots de résine époxy, de laine de verre et autre durcisseur.

Rien coûté ! son hélice.

C’est l’exploitation agricole qui supportait les frais de sa danseuse. Et l’administration fiscale n’était pas spoliée, car c’étaient vraiment des dépenses minimes.

Le moteur chaud, il osa une ouverture des gaz en grand…

Le brouhaha animé des membres de l’aéro-club fut stoppé par la grêle de vitres brisées qui fondit sur eux.

Ils se précipitèrent dehors et se bloquèrent net devant le spectacle d’apocalypse.

Gros René était assis tout penaud dans son Pou du Ciel, dont le bâti-moteur pendait lamentablement.

Le DR400, vaisseau amiral du club, était blessé dans sa toile par la mitraille provenant de l’hélice de Gros René.

Que s’était-il passé ?

Gros René était bon agriculteur, personne ne le contestait.

Mais piètre constructeur aéronautique, et à la vérité tout le monde s’en doutait.

Le gel coat n’était pas polymérisé et, à l’accélération, l’hélice s’était pulvérisée, ne touchant personne par miracle.

Le balourd de l’hélice amputée d’un morceau avait arraché le moteur.

Comme quoi, les rites… il ne faut pas les transgresser.

L’apéro, c’est sacré !

Texte initialement signé « PhM (sain et sauf) ».