Comme tous les CERP, celui de Bergerac n’échappait pas à la mouvance des pratiquants, car le parachutiste est nomade et grégaire, qu’il soit débutant ou expérimenté.
Ainsi débarquèrent un jour à Bergerac deux Belges qui allaient animer pendant quelque temps la vie du Centre : Jean-Marie M. et Francis C.
Belges tous les deux, avec un accent qui tranchait avec l’accent périgourdin, ils se disaient anciens mercenaires au service de Bob Denard et avoir participé à des opérations au Katanga et aux Comores.
Pour le rural que j’étais alors, ils détonaient par rapport au morphotype commun de mes relations locales.
Jean-Marie portait des cheveux gris mi-longs, arborait des bagouses aux doigts, dont l’une avec une tête de mort. D’ailleurs, en parlant de doigts, il lui en manquait un, arraché par une de ses fameuses bagouses, soi-disant restée accrochée à la porte d’un avion lors d’un saut.
Des histoires de la sorte, il en avait plein qui me captivaient. Sa dégaine, sa gouaille, ses histoires ne me laissaient pas indifférent.
Francis, lui, avait gardé de ses barouds africains le goût des voitures de brousse et roulait dans un vieux Land-Rover accompagné de deux chiens à l’aspect féroce. Des bergers belges, forcément !
Il avait eu la bonne idée d’ouvrir un bar à bières (belges bien sûr) à la MISAIR.
J’y avais découvert les fameuses Kriek à la cerise ou encore cette bière au nom improbable de Mort Subite.
Le plafond du bar n’avait pas tardé à être orné d’objets réalisés avec les muselets des bouteilles. Ramon L. s’amusait à tordre ces fils métalliques pour confectionner des Pilatus ou des parachutes.
Il s’entendait bien avec ce Belge et avait gagné sa confiance au point qu’un soir, celui-ci montra à Ramon un Colt 45 qu’il possédait.
La « fatigue » aidant sans doute, Ramon manipula l’arme et se tira une balle dans la jambe !
Ramon passa plusieurs semaines avec des béquilles, exhibant sa jambe cerclée de broches destinées à maintenir ses os brisés.
Un quart de siècle plus tard, dans un bureau de La Défense, une collègue me dévoila qu’elle avait eu un cousin qui faisait du parachutisme à Bergerac.
Je découvris qu’il s’agissait de Ramon.
Et elle ajouta :
— Mais c’est quand même dangereux le parachutisme ! Un jour il nous était revenu avec la jambe cassée, avec des broches qui traversaient ses os, c’était affreux !
Je ne l’ai pas contredite.
On ne touche pas à un mythe !