Le sol se rapproche à 200 km/h et, à 1 000 mètres, je juge bon d’ouvrir le parachute.
D’un geste fluide, mon bras gauche vient se positionner sous le front pour me stabiliser, tandis que ma main droite saisit la poignée velcrotée sur le bas du sac-harnais, au niveau du creux du dos. Ce système d’ouverture, dit « pull-out », appelé aussi « patte de lapin », permet de libérer un parachute extracteur qui tire ensuite un pod contenant la voile principale.
J’attends la secousse salvatrice qui annonce la séquence d’ouverture : les suspentes qui se délovent, puis la voile qui sort du sac telle une chrysalide et son éclosion judicieusement temporisée.
Les secondes passent et rien ne se produit.
J’imagine que l’extracteur est pris dans une dépression dans mon dos et n’a pas la traction nécessaire. Un retard à l’ouverture est toujours possible et j’attends encore un peu.
Je distingue maintenant nettement les voitures garées sur le parking.
Je me penche à gauche puis à droite pour offrir une attaque oblique et libérer la voile.
Rien ne se passe.
500 mètres.
J’ai encore dix secondes.
Je pense à ouvrir le parachute de secours, mais j’imagine qu’il va s’emmêler avec le torchon qui faseille dans mon dos. Et je ne peux pas libérer la principale!
J’arrive à capter que trois personnes me regardent, stoïques.
400 mètres.
Huit secondes.
Je ramène mes mains dans le dos pour tenter de saisir quelque chose et faciliter l’extraction. Cette position entraîne un piqué à 45° et je sens l’accélération par la pression du vent sur mon front nu.
250 mètres.
Cinq secondes.
La vitesse augmente et me rapproche encore plus vite de l’impact. Je reconnais le chef de centre au milieu des trois personnes immobiles.
Ah ! Non… deux détalent vers le bureau.
Mes bras se contorsionnent et mes mains fouillent le sac avec l’énergie du désespoir.
100 mètres.
Deux secondes.
Le sol me saute au visage comme il est coutume dans les derniers mètres.
…
Je me réveille en nage, le cœur battant.
Il est deux heures du matin.
Ce cauchemar, je l’ai fait pendant des années, ne sachant quelle était la part de réalité et la part d’arrangement onirique.
Mais pendant mon quart de siècle d’activité parachutiste, je n’ai éprouvé qu’une seule fois une émotion telle qu’elle altère mon comportement et éprouve mes sens, et c’était dans une situation différente.
Quelques explications s’imposent.
La chute libre en parachutisme n’est pas perçue comme une chute, mais plutôt comme un vol. Les appuis sur l’air avec les bras, les jambes et le corps permettent de se déplacer et donnent l’illusion de voler.
Ce plaisir prend fin lorsqu’il faut actionner l’ouverture du parachute. Cette action se situe à une hauteur calculée pour donner de la marge à l’homme qui se rapproche de la terre à 50 m/s. Cette marge prend en compte le délai de déploiement de la voile, celui nécessaire pour ouvrir le parachute de secours, ainsi qu’un temps sous voile raisonnable.
L’altitude habituelle d’ouverture de sécurité était alors de 1 000 mètres.
À une époque plus ancienne, les parachutes étaient hémisphériques et restaient solidaires du harnais. Le parachute de secours était ventral et sa mise en œuvre se faisait en conservant le principal qui flottait ensuite au vent.
Puis vinrent les parachutes rectangulaires en forme d’aile.
La transition du rond au rectangulaire ne se fit pas sans anicroches. Par ailleurs, on réussit à caser le parachute de secours dans le conteneur dorsal. Comme le point d’ancrage du principal et du secours était le même, il devenait nécessaire de larguer la voile défaillante avant d’ouvrir le secours, sous peine de risque d’emmêlage.
Au début des années 80, les parachutes en forme d’aile prenaient le pas sur les hémisphériques, avec pour corollaire des incidents d’ouverture.
J’en ai connu quelques-uns, plus ou moins sérieux.
Par deux fois, j’ai dû libérer ma voile principale, repartir en chute, me stabiliser et ouvrir la voile de secours.
D’autres fois, comme dans le cas évoqué plus haut, on ne peut pas libérer la voile, car elle n’est pas complètement sortie du sac.
C’est le cas le plus redouté.
Un vrai cauchemar.