C’est un vendredi soir d’été de la fin des années 90. Je roule en direction du sud-ouest et plus précisément vers ma maison familiale située en Périgord.

Mon boulot d’alors m’amenait à sponsoriser des engins volants et, plus vaguement, ce qui consommait du carburant aéronautique.

La pratique du parachutisme nécessitant des avions gourmands, j’avais naturellement eu une inclination à accepter la demande de sponsoring de la Fédération française de parachutisme. Ma passion pour ce sport avait aussi joué ! Certes, la participation du pétrolier que je représentais était modeste, mais la fédé était contente, vu que c’était le seul sponsor.

En abordant le travers de l’aérodrome d’Angoulême, je dis à mon épouse que je ferais bien un crochet pour aller saluer les copains qui participaient au championnat de France qui se tenait sur le terrain.

Arrivé sur place, je subis l’excellence de l’accueil qui sied à tout sponsor, mais je restais persuadé qu’il y avait aussi de la sincérité liée à notre passion commune.

— Tu vas bien faire un saut avec nous ? me lance le président de la fédé.

— Ben… euh… c’est que je passais vous dire bonjour et je n’ai pas d’équipement. Et puis on est sur le trajet du week-end ! dis-je avec un fond de parfait faux-cul en direction de mon épouse.

Le président de la fédé était un colonel du SIRPA à la retraite, mais qui savait parler aux femmes, à défaut de convaincre les recrues. Il avait cerné le sujet.

— Mais chère madame, cela ne prendra que peu de temps et je vous invite à boire un verre pendant que votre époux fait un saut rapide.

— Sauter d’un Transall de l’Armée de l’Air ne se refuse pas ! ajouta-t-il en m’adressant un clin d’œil.

Rivalisant de faux-dercherie, je dis à mon épouse d’un ton faussement mièvre :

— Je suis obligé, hein, c’est pour mon boulot !

Là-dessus, prestement, on m’apporte une combinaison, un casque, des lunettes et un parachute.

— Tiens, pour que tu ne t’ennuies pas, je te propose de sauter avec le général « Pêche-Abricot », surnom que nous lui donnions en catimini par allusion à son patronyme.

Ce gégène était alors le commandant en chef de la Force aérienne stratégique. Ceci est important pour la suite…

Alors que le Transall revenait de sa précédente rotation, nous montons à bord avec les compétiteurs et nous plaçons à l’avant.

Les énormes turbines de 5 600 chevaux unitaires sont assourdissantes et obligent à hausser la voix pour être entendu.

Bizarrement, l’avion ne roule pas tout de suite et nous restons immobilisés un temps anormalement long.

La porte du cockpit s’ouvre et le mécanicien navigant annonce à la cantonade :

— Nous avons une radio hors service et nous ne pouvons pas effectuer ce largage !

Une rumeur de désapprobation parcourt la carlingue…

Je suis pilote et je sais que c’est du flan : tous les avions ont au moins deux radios, voire trois.

Un coup d’œil avec le général me fait comprendre qu’il partage mon étonnement.

Sous sa combinaison de saut civile, il est anonyme aux yeux de l’équipage.

Il ne dit rien, plonge la main dans sa poche intérieure et en sort un téléphone.

Après une brève conversation téléphonique, il raccroche et annonce au stick avec un sourire :

— La radio est réparée !

Tonnerre d’applaudissements, assorti de quelques remarques amusées du style :

— Je vais faire appel au général pour mes problèmes de plomberie : c’est plus rapide !

Que s’était-il passé ?

Certains soupçonnèrent alors nos aviateurs de vouloir rentrer à Cognac sans prolonger leur journée davantage. Ce ne fut pas à la gloire de notre Armée de l’Air.

Après le saut, le président de la fédé me demanda si ça s’était bien passé.

— Nickel ! La prochaine fois, trouve-moi un partenaire plus gradé ! lui lançai-je en forme de boutade.

Il se tourna vers les autres et s’écria :

— Hé ! Les gars… On va réinventer le grade de maréchal pour le prochain saut de Plein Badin !

C’est ce même gé-gène que je retrouverai plus tard dans les caves de Saumur, pour une commémoration inoubliable, lors de l’anniversaire du Cadre noir, avec la Patrouille de France survolant les chevaux cabrés au soleil couchant.

…mais c’est une autre histoire !