Le pont-levis

Cette histoire est authentique. Elle se déroule à la DGAC, dans un bâtiment alors récent près de l’héliport d’Issy-les-Moulineaux. Je n’ai fait qu’ajouter au souvenir quelques douves modernes, un pont-levis, un peu de Styx, deux ou trois vestales et la pompe judiciaire qui convenait à cette visite administrative.

PONT-LEVIS n.m. (pl. ponts-levis) Élément de pont mobile tournant autour d’un axe, qui s’abaisse sur un élément fixe du pont ou sur le bord d’un fossé pour donner accès à un ouvrage fortifié et se relève pour en interdire l’accès.

En ce mardi 28 mai 2002, la dépression centrée sur les îles Britanniques distille momentanément quelques rayons de soleil. L’imposant bâtiment public reflète l’ombre des nuages noirs sur ses baies vitrées.

Je suis saisi par la solennité et la froideur de l’endroit : une pelouse trop neuve tente d’humaniser la façade de verre ourlée de béton ; un bassin d’agrément protège symboliquement les tenants du lieu des attaques extérieures. Jetée sur ces douves des temps modernes, une passerelle de bois permet au pèlerin d’accéder au saint des saints.

Je suis décidé à obtenir mon viatique pour continuer à voler après le 31 mai. Pétri d’humilité, je me décide à franchir le Styx…

Le rez-de-chaussée de la cathédrale est vide. Aucun Cerbère ne défend l’accès aux étages.

Je gravis les degrés avec la dévotion qui sied à tout postulant.

Une ombre traverse furtivement un couloir, une porte claque. Je ne vois aucune vestale pour me renseigner. Je suis décidé à poursuivre ma quête du Graal et j’avance prudemment.

Un cri, du genre « YAAAHHHAAAA !!! », s’échappe d’un bureau. Je reconnais l’expression d’humanité qui sied à toute entreprise du secteur tertiaire et cela me rassure…

Je me heurte à quelqu’un qui sort d’une pièce et lui demande ex abrupto :

— Excusez-moi Monsieur, le bureau pour la validation des licences, siouplait ?

— Vous avez pris rendez-vous ?

— Euh… non. J’étais de passage… je m’étais dit que…

— Bon, je vais vous présenter à la personne qui s’en occupe.

Confit d’angoisse mêlée d’espoir, j’emboîte le pas à l’éclaireur.

Ce dernier frappe à la porte du sanctuaire :

— Y a quelqu’un qui vient pour sa licence, mais il a pas pris rendez-vous !

…

— Rentrez ! me lâche l’éclaireur, ravi de se débarrasser de l’importun.

Décidé à prendre l’avantage, je tonitrue :

— Veuillez me pardonner cette visite impromptue. J’étais de passage dans le coin et j’ignorais qu’il fallait prendre rendez-vous.

— Z’avez de la chance, cinq minutes plus tard j’étais parti ! Z’avez arrêté votre carnet, fait les totaux et tout ça ???

J’opine derechef et sors d’un geste conquérant mes carnets, licence et documents divers.

— Aaah non !!! Pas ici ! Je refuse d’établir des licences dans ce bureau ! Suivez-moi.

Respectueusement, je m’efface devant le prêtre pour gagner le lieu consacré.

— Faut que je prenne le « passe ». Le bureau est fermé car on est en sous-effectif.

— Aaahh ? fais-je, la mâchoire ouverte…

Le gardien du temple me précède et je cherche en vain une luciole dans le tabernacle.

— Rhhhâââh !!! Quelqu’un est venu pendant mon absence ! rugit le serviteur du temple. Montrez-moi vos papiers. Z’avez fait les comptes des décollages et atterrissages ?

Je m’étrangle de désespoir :

— Non, Monsieur… je savais pas. C’est nouveau ?

— NAN ! Cette obligation existe depuis la date du « tant » et le décret numéro « tant »…

(Malheureusement, j’ai oublié les références exactes. Que le lecteur me pardonne.)

Mon interlocuteur remarque mon malaise et ajoute, presque charitable :

— On va calculer ça en gros. Montrez voir votre carnet…

Je m’exécute et m’enhardis à reprendre ma respiration coupée.

— Je ne peux pas valider votre licence ! aboie-t-il. Votre vol avec l’instructeur ne fait que cinquante-six minutes alors que le règlement précise au minimum une heure !

— Qu… qu’est-ce qu’il faut que je fasse ?

— Faut repasser le test ! affirme-t-il péremptoirement.

— Ben tant pis, je vais le refaire samedi… fais-je résigné.

— TROP TARD ! rugit l’oracle. Ce ne sera plus une prorogation mais un renouvellement de licence. Y a tout un programme et le vol doit durer une heure et demie AU MOINS ! Et… c’est plus le même papier qu’on va vous remettre. C’est çui-là !…

dit-il en agitant un livret de la main droite.

Un silence pesant ponctue momentanément le dialogue et j’invite le lecteur à suspendre lui aussi sa lecture afin de prendre toute la mesure de la tragédie.

…

— SAVEZ-VOUS QUE JE POURRAIS SUSPENDRE L’INSTRUCTEUR ?

— Ga… Gueu… Je m’aperçois que je perds l’usage de la parole.

— OUAIS !!! L’a pas le droit de vous proroger votre licence avec un vol inférieur à une heure !

— Bu… Meuh… Zoo…

sont les seules onomatopées qui me viennent à l’esprit.

— JE POURRAIS MÊME… RETIRER L’AGRÉMENT DE FORMATION AU CLUB ! m’assène le bourreau.

Mes jambes ne me portent plus.

Un rapide coup d’œil au plafond m’interdit toute velléité de suicide par pendaison. Le coupe-papier en corne de rhinocéros imitation plastique est trop loin pour que je m’en empare afin de me trancher la gorge.

Le fil de ma vie se déroule rapidement dans ma tête.

Je pense à ma femme, ma fille, mes chats…

C’est dans les moments les plus difficiles que l’Homme retrouve la force de survivre.

Je me souviens de Guillaumet, raconté par Saint-Ex :

« Ce que j’ai fait, aucune bête ne l’aurait fait. »

Avec le sursaut du désespoir, tel le chrétien jeté aux lions dans l’arène, je supplie :

— Je réclame votre mansuétude pour l’aéro-club et l’instructeur. Vous savez, il est bénévole. Il ne savait pas…

Effrontément, j’ose balbutier une ultime requête au Seigneur des Anneaux :

— Ne pourrait-on pas modifier de quatre minutes ce vol ?

Le Fonctionnaire-Empereur prend soudain conscience de l’absurdité de sa menace et reprend, magnanime :

— Ce serait absurde, vous avez raison ! Modifiez votre carnet en conséquence !

me concède le Rédempteur.

Je m’empresse de transformer en heure ronde les cinquante-six minutes effectuées avec l’instructeur et, par souci d’équité, je réduis d’autant le vol suivant.

Majestueux, le Garde des Sceaux me délivre enfin le viatique tellement espéré.

Je le remercie, lui baise les pieds de reconnaissance et prends congé.

Transporté d’allégresse, je glisse au-dessus du sol jusqu’à la sortie.

Je franchis en sens inverse le pont-levis.

Dehors, je ne sens pas la pluie qui tombe en rafales, car j’ai obtenu le droit divin de pouvoir voler.

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