Ce récit n’est ni une histoire drôle de Noratlas, ni une anecdote de comptoir. Il appartient plutôt à cette catégorie particulière des événements qui se sont bien terminés, mais dont on découvre après coup qu’ils auraient pu basculer autrement. Vingt-cinq ans plus tard, je ne suis toujours pas certain d’avoir complètement tourné la page.
Au risque de friser le narcissisme, je vous assène une dernière histoire me concernant avec le Noratlas. Celle-là, je ne l’ai jamais publiée, ni racontée au comptoir d’un aéro-club. Non par pudeur excessive, mais parce que je n’en étais pas très fier. Elle aurait plutôt sa place dans un RETEX, rubrique « presque accident».
Ce 1er juillet 2000, la fête bat son plein sur l’aéroport du Touquet-Paris-Plage. Les gens du Nord sont sensibles aux animations de plein air et y viennent généralement en masse, surtout lorsqu’elles sont gratuites. Les familles organisées arrivent tôt le matin, installent parasols et glacières au plus près des barrières pour ne rien manquer du spectacle. Le plus dur est de tenir les gamins, et l’animation est souvent des deux côtés des barrières, où torgnoles et cris de rappel rythment le temps avant le meeting, et parfois même pendant. C’est l’essence même d’un meeting populaire.
Traditionnellement, un meeting aérien commence par le largage des parachutistes. Il faut du temps pour faire monter l’avion à l’altitude nécessaire et cela permet aux badauds de quitter les bars pour rejoindre la tribu avec les provisions. Le « sérieux » commence en général juste après le dernier parachutiste posé.
À l’époque, j’œuvrais dans le domaine de l’Aviation Générale et distribuais quelques subsides de mon employeur à des associations mettant en l’air des avions d’exception, dont le Noratlas. Comme nous sponsorisions aussi modestement la fédération de parachutisme, j’avais eu l’idée de mêler les deux : offrir quelques places dans l’avion, à charge pour la fédération de s’occuper de la partie technique, c’est-à-dire fournir un largueur et gérer les sauts. Mon employeur réglerait les frais d’essence et d’assurance.
Sur le papier, c’était simple.
Attirés par l’avion comme un essaim d’abeilles sur un pistil fleuri, les parachutistes se regroupent autour du Noratlas. Ils viennent d’un peu partout, certains se connaissent, d’autres pas. On se serre les mains, on échange quelques informations, puis chacun part s’équiper bien avant l’heure du décollage. Le parachutiste n’est pas un voyageur ordinaire : il se prépare longtemps à l’avance, tant il a hâte d’être à bord et d’en partir.
Pour préserver ses moteurs, l’avion monte doucement jusqu’à l’altitude de saut, relevée à 3 550 mètres sur mon altimètre. La plupart des sautants se sont organisés en équipes de vol relatif. Nous ne sommes pas nombreux : l’assurance a limité l’avion à une quinzaine de parachutistes. Comme de coutume, les équipes se mettent en place dans l’ordre décroissant du nombre de chuteurs qui les composent.
Étant en binôme avec un copain, nous sommes les derniers à partir, calés au fond de l’avion, près du poste. Je lui dis qu’il est inutile de se presser derrière le groupe précédent. Nous attendrons qu’il soit sorti, puis nous courrons jusqu’à la tranche arrière.
C’est un plaisir difficile à partager avec les non-initiés. Imaginez-vous courir dix mètres dans la soute d’un Noratlas pour vous jeter dans le vide. La première seconde, c’est presque comme sauter d’un balcon, encore protégé par la dépression provoquée par la structure. Puis vient le coup de balai du vent relatif, qui vous envoie parfois cul par-dessus tête. Il faut une seconde de plus pour se stabiliser et rejoindre le compère.
À peine ai-je ramené les bras pour aller vers lui que je jette un œil en dessous.
Le rivage n’est pas sous moi.
Il est là-bas.
Sous un angle qui tient davantage des 45 degrés que de la verticale.
Je croise frénétiquement les bras pour signifier la fin immédiate de la chute. Bien m’en a pris. Nous ouvrons tous les deux et volons bras hauts, tendus vers la terre, pour tenter de rejoindre le rivage. Autour de moi, je distingue d’autres voiles ouvertes sur ma droite, étagées à des altitudes différentes.
Aucun de nous ne porte de Mae West. Aucun bateau n’a été requis pour la surveillance. Même en juillet, l’eau de la Manche est froide. Et si l’infortuné ne coule pas avec le poids de son parachute de secours — en supposant qu’il ait largué la principale — ses chances de survie sont minces.
Je délaisse alors la surveillance des autres pour penser à moi-même. C’est peu glorieux, mais c’est ainsi. Je prépare l’atterrissage, avec maintenant l’assurance de toucher du sol sec.
Mon binôme et moi nous posons finalement dans les dunes de la plage Sainte-Cécile, sur la commune d’Étaples. Quelques couples surpris nous regardent d’un air torve. Nous brassons nos voiles et partons à pied pour rejoindre l’aéroport.
Il faut remonter l’embouchure de la Canche jusqu’à Étaples, franchir le pont congestionné par la file de voitures, puis retourner vers le terrain. Lorsque nous arrivons enfin, plus de deux heures après le saut, nous sommes les derniers.
J’avise quelqu’un que je reconnais pour l’avoir vu au moment de l’embarquement.
— Où sont les autres ?
— Ben… dès qu’ils sont arrivés, ils ont repris leur voiture et ils ont filé.
— Quelqu’un a relevé les noms ?
Silence.
Une sorte de douleur me serre alors les tripes.
Il n’y avait personne au sol pour assurer la surveillance du saut. Personne pour compter les voiles ouvertes. Personne pour cocher sur une liste les noms de ceux qui rentraient. Personne pour se demander, au bout d’une heure, puis deux, s’il ne manquait pas quelqu’un.
Les jours qui ont suivi ont été parmi les pires moments de ma vie. J’ai scruté tous les faits divers de la presse régionale, redoutant d’y découvrir le corps d’un parachutiste retrouvé noyé sur une plage.
Je ne me suis plus jamais proposé pour sponsoriser ce genre de manip.
Et je conserve encore aujourd’hui une sourde rancœur contre moi-même.
Et si… ?