Publié à l’origine sur un forum aéronautique, ce récit évoque un incident survenu lors d’un saut militaire effectué à la BA 722 de Saintes au printemps 1979.

BA 722 de Saintes, jeudi 10 mai 1979.

C’était un jeudi, journée dédiée aux sports pour les militaires. C’était la Sainte-Solange, prénom de ma mère, et je le découvre aujourd’hui en faisant mon intéressant.

En cette journée de fin de printemps, les beaux jours voulaient rivaliser avec l’été.

Cette séance de saut était réservée aux engagés de ce centre d’instruction de fusiliers commandos. Nous étions deux appelés à être considérés comme des cadres, puisque restés dans les murs depuis notre incorporation. Nous étions forts et bien formés selon l’adage humoristique alors en vogue : « Mets ça là et incorpore les salauds ! » À ne pas confondre avec « Mens sana in corpore sano ».

Le Broussard faisait vaille que vaille ses rotations de chuteurs et mon coreligionnaire et moi-même étions équipés du parachute TAP automatique 661-12.

Le sous-officier en charge de la manipulation se devait de respecter les limitations de vent en vigueur. Pour cela, il était équipé d’un anémomètre qu’il tenait à la main en direction du vent.

Las, des bourrasques s’étant levées, la limitation était atteinte et il fallait se résoudre à ne pas embarquer. Décision qui ne s’appliquait pas aux engagés en ouverture commandée.

On trépigne, on râle, on allègue la différence de traitement.

Finalement, le responsable de séance lorgna sur les brevets de parachutiste que mon collègue et moi arborions et jugea notre expérience suffisante pour faire face à cette risée soudaine.

Du coup, il orienta l’anémomètre à 180 degrés et dit en souriant d’un air entendu :

— Ça tombe bien, y a pu de vent !

Nous étions fiers d’être à bord au milieu de nos instructeurs qui sautaient en ouverture commandée. Des durs, des vrais. Nous n’étions qu’en ouverture automatique.

Plus tard, bien plus tard, j’ai appris à reconnaître le vent induit par un cumulonimbus.

Visiblement, la formation de l’encadrement était à parfaire…

À 600 mètres, on me largue au-dessus du terrain, à l’intérieur de l’enceinte de la base aérienne.

Mon collègue saute derrière moi et je le suis du regard.

Bizarrement, je me vois monter par rapport à lui et me retrouve à sa hauteur. À son tour, il regagne en altitude et maintient la différence de niveau.

Le terrain défile sous nos pieds.

J’appréhende une ligne à haute tension en dehors de la base… que nous passons toujours très haut.

Je nourris les mêmes craintes pour une route fréquentée que nous survolons sans descendre.

Ma formation de pilote privé et mes lectures me font comprendre que je suis à proximité d’un magnifique cumulo-nimbus qui a pris naissance sur l’océan tout proche.

J’ai déjà lu que des parachutistes ont été aspirés dans de telles conditions pour mourir de froid et d’asphyxie en altitude.

J’invente alors un truc qui ne m’a jamais été enseigné, ni à Saintes, ni à l’ETAP de Pau :

Je ramène avec mes deux mains un élévateur avant que je coince sous le ventral, puis je fais de même avec le second.

Avec une telle dissymétrie, la coupole est penchée vers l’avant et offre moins de portance : le parachute descend plus vite que le courant ascendant ne s’élève.

Mon collègue me voit faire et m’imite.

Au bout d’un temps que je ne parviens pas à estimer, nous touchons le sol dans un champ labouré.

Les rafales de vent entraînent les parachutes et nous avec.

Tels des pantins sans force, nos corps ricochent sur les sillons, emportés par les 60 m² de toile.

Plusieurs fois, j’essaie de « casser » la voile en m’emparant d’une suspente pour ramener la toile. En pure perte.

Comme une image fixée pour l’éternité, je revois le Broussard qui cercle à très basse altitude et j’aperçois, à genoux au seuil de la porte, l’adjudant-chef Jacquelot, avec ses imposantes moustaches, regardant la scène.

Il paraît imperturbable dans sa combinaison qui moule sa bedaine.

J’imagine son malaise.

Finalement, une accalmie abrège notre parcours champêtre et nous permet de nous relever puis de maîtriser la coupole gonflée.

L’avion quitte la zone et communique nos coordonnées à un camion qui vient nous récupérer.

Au retour, des mines de circonstance nous accueillent : la plupart regardent leurs pieds.

Les parachutes seront déclassés sur-le-champ et ne pourront même plus servir aux exercices au sol.

Adjudant-chef Jacquelot à bord d’un Noratlas
L’adjudant-chef Jacquelot, photographié ici à bord d’un Noratlas.
Le seul souvenir photographique que j’ai conservé de lui. Il est aujourd’hui disparu.