Publié à l’origine sur un forum aéronautique, ce récit revient sur un saut effectué à Bergerac en avril 1988, lors de l’essai d’une voile qui allait marquer son époque.
Bergerac, dimanche 10 avril 1988.
C’était le jour de la Saint-Fulbert et je l’ignorais. Tant pis, et puis je ne connais pas de Fulbert.
Ce jour-là, il y avait du beau monde au centre de parachutisme pour essayer les nouvelles voiles apportées par le commercial de Parachutes de France.
C’était le début des voiles rapides et Parachutes de France s’essayait à cette nouvelle mode.
J’ai même le souvenir d’un parachutiste expérimenté qui avait monté une réserve comme voile principale afin de goûter à ces nouvelles sensations. Les retours sur terre étaient sportifs !
Notre maître à tous localement, Ramon L., me céda sa place pour effectuer les premiers sauts de la voile qui « déchirait » : la Rafale.
Je ressentis cela comme une preuve de reconnaissance.
Cette voile était pour le monde du parachutisme de l’époque ce que l’Extra 300 est aujourd’hui à l’aviation légère.
Je m’équipe de ce nouveau parachute. Le harnais n’est pas vraiment à ma taille. Il semble un peu trop grand, mais je n’y prête guère attention.
Qu’importe !
Après l’ouverture, je tente un décrochage.
Pour les non-initiés, il s’agit de baisser les commandes pour faire décrocher la voile. Sauf qu’icelle avait davantage tendance à se refermer qu’à conserver longtemps sa rigidité.
La voile et le bonhomme repartent alors dans une accélération jusqu’à ce que l’on relâche les commandes. La voile s’épanouit à nouveau et plane enfin.
À l’atterrissage, je me dirige vers notre instructeur :
— Hein Ramon, t’as vu mon décrochage, hein… ?
— Pfeu… c’est rien ça ! Faut tenir bien plus longtemps…
Au deuxième saut, je compte bien épater la galerie et notre directeur technique.
Je garde les commandes baissées au maximum de l’allongement de mes bras.
Je sens l’accélération de la chute accompagnée du sifflement caractéristique de l’air.
Et puis l’aile part dans une autorotation qui me centrifuge.
La vitesse de rotation est terrible.
Mon corps semble être à l’horizontale.
Je dois libérer cette satanée voile qui augmente encore sa vitesse de rotation.
Mes mains cherchent automatiquement la poignée de libération.
Des gestes plusieurs fois répétés au harnais d’exercice.
Mes mains ne retrouvent rien à la palpation qui ressemble à une poignée de libération.
J’essaie de regarder plus haut vers la poignée.
Je ne peux pas.
Mon champ de vision est devenu étroit sous l’effet du sang qui reflue vers le bas du corps.
Mon casque rigide m’empêche de lever davantage la tête.
Je ne me sens pas bien.
Je ne suis pas loin de tourner de l’œil.
Je tente désespérément de remonter à tâtons le harnais pour trouver cette poignée qui se trouve loin, très loin, au-dessus de mon épaule…
Et puis l’autorotation cesse.
Je me retrouve pendu lamentablement avec un tel paquet de twists qui m’oblige à garder la tête penchée vers le bas.
Je pourrais libérer, mais je ne le fais pas.
Je tente de mouliner avec les jambes et le lent dévissage des twists me rassure.
J’atterris en notant que le retour à la terre est tout de même « viril ».
La présidente du club se dirige vers moi et me demande de lui passer l’équipement.
Je ne sais comment lui exprimer qu’il s’agit d’une « voile d’homme » sans passer pour un macho.
Elle s’en empare quand même pour faire un saut qui… lui brisera les deux jambes.
Son métier d’infirmière libérale se serait bien passé de ces trois mois d’inactivité.