Le Navajo et le cunimb

Publié initialement sur le Forum des pilotes privés, ce récit revient sur un vol effectué en juin 1998, à une époque où l’auteur n’était encore titulaire que d’une qualification VFR.

Vendredi soir 12 juin 1998.

J’envisage d’aller passer le week-end en famille dans mon Périgord natal. J’ai du monde à emmener : une femme, trois gamins, un chat, une broche à méchoui et divers trucs dont la liste me ferait plagier Prévert.

J’ai choisi l’avion qui va bien et qui sera mon bâton de maréchal en termes de taille dans mes carnets de vol : le PA-31 Navajo.

Je ne suis que pilote VFR à cette époque. Je ne me souviens plus des prévisions météorologiques exactes, mais j’avais jugé le trajet réalisable.

Le trajet au départ de Toussus est connu : 1 500 pieds maximum, puis, dès que possible, monter pour que les turbos puissent s’exprimer sur les bouilleurs de 310 chevaux chacun.

Je suis au FL 85 au-dessus de la couche et, au fur et à mesure de ma progression, celle-ci monte. J’avise le contrôle que je monte au FL 105.

Les barbules me rattrapent et je les explose en passant. De temps en temps, je reste dans le coton quelques secondes. Puis, les incursions en IMC deviennent plus longues lorsque je traverse la crête des cumulus qui dépassent de la couche.

Je contacte l’ATC pour demander un niveau plus haut en lui expliquant la situation.

Le contrôleur m’oppose la réglementation : je suis dans une airway et il me refuse le niveau demandé.

Je poursuis…

Au passage d’un nuage, le jour ne vient plus au bout de quelques secondes, mais c’est la nuit qui s’empare de l’avion.

Le gamin qui jouait à la Game Boy se lève et entre dans le cockpit pour me dire qu’il n’y voit plus pour jouer.

Je lui intime fermement l’ordre de retourner à son siège et de s’attacher.

C’est à ce moment-là que des projectiles de grêle martèlent le pare-brise. Le PA saute dans les turbulences.

Je reprends les commandes, réduis la vitesse, pousse sur le manche pour contrer la formidable ascendance qui propulse l’avion vers le haut.

La glace commence à s’accumuler sur le pare-brise et les bords d’attaque.

Je tiens le manche de la main droite tandis que les doigts de la main gauche sont posés sur les boutons de dégivrage. J’attends le moment propice pour enclencher le cycle de gonflage-dégonflage. En effet, mon instructeur m’a recommandé de ne pas les utiliser trop tôt, sinon la glace ne craquerait pas et le boudin créerait une sorte de vide sous celle-ci.

La mitraille cesse, l’obscurité se fait jour, les turbulences disparaissent.

Je remets le PA à sa vitesse de croisière et respire un grand coup lorsque je repasse VMC.

J’atterris finalement en Périgord blanc sur une piste en herbe bien tondue, après 1 h 24 de vol block/block.

Je découvre fortuitement que beaucoup de monde est venu accueillir des pilotes allemands de Rietberg, ville jumelée avec Ribérac. Ils ne viendront finalement pas, retenus par la météo.

À défaut de photographier leur arrivée, le correspondant de la presse locale se rabat sur mon Navajo, seul bimoteur présent sur le terrain…

Quelques jours plus tard, je découvre sa photo dans L’Écho du Ribéracois, accompagnée de cette légende :

« Grâce à la nouvelle tour de contrôle, des avions plus gros peuvent se poser à Ribérac. »

Certes, l’aérodrome et sa piste en herbe n’avaient pas coutume de recevoir des bimoteurs. Mais la fameuse tour ressemblait davantage à un totem qu’à une véritable tour de contrôle : le terrain était à usage restreint, fonctionnait en auto-information et ne disposait d’aucun contrôleur. Il n’y avait même pas d’escalier pour y accéder, seulement une échelle en bois !

Selon les anciens de Toussus-Le-Noble, cet avion aurait transporté Claude François et ses Claudettes.