Le chauffeur du bus

Publié au début des années 2000 sur un forum aéronautique, ce texte s’inscrit dans le contexte de l’aviation commerciale de la fin des années 1990, entre rêve ancien du métier de pilote et réalité du transport aérien moderne.

« Violence urbaine ou guerre des classes ? »

Le titre racoleur du Figaro sur ses genoux flashait dans la cabine chaude de l’Airbus A320. Gérard arrêta son regard sur l’article. Il parcourut les premières lignes. Il était question d’un chauffeur d’une certaine ligne 175, victime d’une violence ordinaire. Il avait craqué sous la pression. Marre des crachats, des invectives, des intimidations. Des coups parfois.

Le coordo lui mit sous le menton la fiche des pax pour le retour vers Orly. Elle resta suspendue comme une coupelle tendue par un bedeau au moment de l’eucharistie. C’est du moins ce que lui inspira ce bras armé. Gérard était ailleurs. Son esprit vagabondait et ne vivait plus l’instant présent.

Ding… ding… ding… Le triple gong actionné par la chef de cabine ordonnait le début de l’embarquement. La messe de son enfance obéissait à des rites, rythmés eux aussi par le son de la cloche. Ding… ding… ding… « s’agenouiller »… Ding… ding… ding… « se lever ». Rien n’avait changé. Ding… ding… « préparez-vous à armer les toboggans ». Ding… ding… ding… « Phase de décollage terminée ».

— Gérard ?

— … ???

Gérard sortit de sa léthargie et biffa machinalement la feuille de route.

— … Y a un problème, Gérard, on est à la bourre !

Le coordo pétait le feu et la santé. Il avait pris ce job comme d’autres deviennent chef de rayon chez Auchan. Rentabilité, efficacité, pas d’aménité.

Enfant, Gérard rêvait souvent des pilotes de ligne. Il lui était arrivé d’aller à Mérignac le dimanche avec ses parents. Pour se promener. Pour passer le temps.

Avec un franc, on pouvait accéder à la terrasse et voir les avions. Il y avait même un vieux monsieur qui poinçonnait les billets au pied de l’escalier.

Le papa de Gérard arborait son costume du dimanche et fumait des « ninas ». Sa maman exhalait l’eau de Cologne et le prenait maternellement par la main. Ils restaient ainsi tous ensemble à regarder le ballet mou des « avions-à-réaction ». Un monde qui leur était étranger, car inaccessible.

Ses parents, de condition modeste, n’avaient jamais pris l’avion. Plus que les avions, ce qui avait marqué Gérard, c’était l’aura des pilotes. Leur port était altier, leur démarche volontaire. Ces types « en avaient », disait son père. Gérard ne savait pas de quoi, mais, au ton sentencieux, il comprenait que ce devait être rudement important. C’était décidé, il serait pilote de ligne, quand il serait grand !

— Commandant ! L’avitaillement n’est pas terminé, on embarque quand même ?

Sylvie, la chef de cabine, la cinquantaine alerte, le tira de ses songes sans précaution oratoire.

— … Moui… bien sûr ! hésita-t-il.

Le copi lui jeta un œil torve. Il avait fait l’ENAC et sa supériorité de matheux transpirait par tous les pores. Ce n’était pas réglementaire, ruminait-il en lui-même.

Le règlement ! Gérard avait vécu toute sa vie sous la tutelle d’un règlement. Celui de devoir dîner tous les jours à 18 heures, alors que ses copains jouaient encore. Celui de devoir se coucher « à l’heure », sans déborder sur l’horaire assigné.

La navette devait redécoller à 17 h 30 locale pour regagner la capitale. Comme tous les jours, ou presque. L’horaire. Toujours l’horaire…

Se coucher tôt ? Combien de fois il avait mis à profit ce sommeil qui ne venait pas pour goûter les bruits de la nuit.

Il guettait alors le ronronnement lointain du Noratlas qui passait sur le coup de 22 heures 10, tout là-haut dans le ciel. Plus tard, bien plus tard, il sut qu’il suivait le fil imaginaire tendu entre le VOR de Limoges et celui de Sauveterre-de-Guyenne. Cette présence nocturne et régulière l’apaisait. Elle illustrait parfois ses lectures aéronautiques : Vol de nuit, Courrier sud, Pilote de guerre…

C’était un « son et lumière » offert par des pilotes anonymes. Il imaginait alors le commandant de bord tenant le manche, couvé par le regard respectueux des autres membres d’équipage : le copilote, le mécanicien, le radio, le navigateur…

— Captain… c’est pour moi, le retour !

Mi-question, mi-affirmation, le copi affirmait son ascendant sur Gérard. Mille deux cents heures de surveillance d’EFIS et FMS affrontaient sans vergogne quinze mille heures de pilotage sur tout ce qui vole.

Les microprocesseurs sont plus rapides que la règle à calcul. Cela leur donne des droits.

— … Moi, y m’faut un bon signé ! À Paris, y gueulent si les « béhèles » y sont pas signés !

Un grand gaillard hirsute dégoulinait de flotte à l’entrée du poste. L’odeur de fuel indiquait sa fonction.

Le copi signa promptement le bon de livraison. Pour qu’il parte ! Vite !

Gérard se tourna et contempla les traces humides au pied de la console centrale. Si ces saloperies de machines électroniques avaient pris l’eau, nul ne pouvait en connaître les conséquences.

Les vols en DC-3 dans les franges de Cunimb lui revenaient en mémoire. Parfois, un joint de fenêtre-tempête offrait un passage à l’eau ruisselante. Elle glissait le long des structures et imprégnait les cartes. Rien de bien méchant. Mais aujourd’hui ?

Les trépignements des passagers avaient laissé la place aux claquements répétés des coffres à bagages. Le chuintement de l’APU s’était étouffé avec la fermeture de la porte.

— Blagnac, Air France 6312… on attend toujours le pousseur ! s’indigna le représentant de la promotion 1997.

Un brouhaha, un tumulte… Un ventre proéminent en chemise blanche devança une tête furibarde qui vomit : « C’est toujours pareil chez Air France ! Sur Swissair, les avions partent à l’heure ! Cela fait une demi-heure qu’on aurait dû décoller ! »

Sylvie et le steward alpaguèrent fermement l’Helvète irascible et lui intimèrent l’ordre de la boucler. Et la ceinture par la même occasion.

— Le « un » est parti… annonça le copi.

L’avion hoqueta, puis recula sous la poussée du robot broutant les pneus du train gauche.

Le Figaro replié glissa du tableau de bord. Gérard le saisit dans sa chute pour le ranger.

— … Le « deux » est stable !

Son regard accrocha une phrase : « … agressions physiques et insultes sont le lot quotidien des chauffeurs des transports… »

— … Vérification des commandes !

L’A320 s’ébroua et découvrit ses tripes sous les spoilers.

— … Check roulage terminée !

Au moment de changer l’affichage, Gérard crut deviner le visage du chauffeur du 175 en surimpression sur l’EFIS. Il secoua la tête pour chasser cette vision cathodique, mais elle persista.

Il saisit alors que c’était son propre reflet.

En filant vers le seuil, le train avant de l’Airbus martelait de plus en plus vite les plots luminescents du taxiway.

— Encore un tour et la journée est finie ! fanfaronna le fonctionnaire en place droite.

À cet instant précis, Gérard comprit qu’il avait cessé d’être PILOTE DE LIGNE…

Vue depuis le cockpit d’un Airbus A320 au parking
Terminus !