L’Examen

Cette histoire n’a pas été inventée de toutes pièces.

Le personnage de Mortemousque s’inspire directement d’un entrepreneur local que j’ai connu, ainsi que de son épouse. L’épisode des maires du canton reçus en pantoufles est bien réel, même si cet entrepreneur n’a jamais cherché à apprendre à piloter.

Quant à l’histoire de la camionnette servant de repère à un candidat pendant son examen en vol, elle m’a été rapportée comme un fait divers d’aéroclub. Je l’ai simplement mêlée au personnage de Mortemousque.

Monsieur Mortemousque est entrepreneur de travaux publics et agricoles. Il «est» aussi dans les céréales et le bétail. Tout le monde dans la région possède son petit cheptel et quelques arpents de terre. Sauf que LUI, il « fait » dans le gros. D’ailleurs, il pense gros, il gagne gros, il vise gros. Il est gros.

Tout ce qu’il touche lui rapporte. Il ne tolère pas l’insuccès, il ne connaît que la réussite. Sa parole est vive et précède de peu son acte.

« Aussitôt dit, aussitôt fait ! » telle est sa devise. Il est comme ça, Mortemousque !

Son entreprise, dans ces années 60, fait florès. Il faut dire que le monde sourit aux « gars pas feignants » et Monsieur Mortemousque est de ceux-là.

Posséder un avion dans les années 60 était l’aboutissement de la réussite sociale. Tout comme avoir sa piscine de jardin dans les années 80.

Maxime Mortemousque avait décidé d’avoir SON avion et SON champ d’aviation !

Il s’était offert l’aéronef d’un aéroclub voisin : un NC 854 rouge et blanc.

À 17 francs de l’heure, il était trop cher pour l’Union Aéronautique Doublaude, mais son exploitation était à la portée de la bourse de la Maison Mortemousque.

Si la rotondité de Maxime Mortemousque pouvait être une gêne pour l’apprentissage de l’aviation, elle n’affectait pas sa conception toute personnelle du droit républicain et de l’honneur. Oh… s’il lui arrivait de transgresser quelques lois ou usages, il n’oubliait jamais d’arroser ceux qui favorisaient ces «raccourcis».

Certes, il y eut bien cette invitation de tous les maires du canton dans sa propriété, qui fit jaser. Après tout, un entrepreneur pouvait bien recevoir les donneurs d’ordres à déjeuner chez lui ! Surtout si c’était pour inaugurer le champ d’aviation et l’aéronef.

Il les avait reçus costumé en dimanche et en pantoufles ! Il ne connaissait que deux paires de chausses : les bottes Beaudou en caoutchouc et les « pantoufles du Docteur » (marque réputée de l’époque). En dehors des chantiers, il portait toujours des pantoufles à motifs écossais.

Madame Mortemousque, permanentée de frais, virevoltait en minaudant auprès des officiels. Elle se hasarda à prendre part à une conversation entre son mari et le conseiller général. L’aviation était le centre du débat et Monsieur Mortemousque arguait qu’il pourrait surveiller bientôt tous ses chantiers en les survolant avec son avion.

Fort obligeamment, le conseiller général s’enquit auprès de « Madame Maxime » :

— Et vous Madame Mortemousque, vous allez faire de belles promenades avec votre mari au-dessus de la région ?

L’accent pointu qu’elle arborait pour la circonstance trahissait mal les intonations rocailleuses du terroir.

— Euh… Comment je dirrrais-je ??? J’ai déjà le verrrtige en montant dans le grrrenier à foin, pensez-donc… en avion !!!

L’ennui était que Mortemousque n’avait pas encore son « permis de conduire les avions ».

Mortemousque privilégiait ses affaires à l’apprentissage du vol et cela nuisait au succès de sa formation. Il pensait que sa notoriété le dispenserait de tracasseries bonnes pour le vulgum pecus.

Deux instructeurs firent les frais de ses colères. Il passa outre leur avis défavorable en décidant qu’il était prêt à passer le test en vol. Et on ne dirigeait pas Maxime Mortemousque ! IL décidait, un point c’est tout !

L’examen était prévu pour le dimanche suivant. Ce serait une navigation jusqu’à Limoges, soit la distance de 100 km.

Maxime Mortemousque n’était pas un bon élève. Il suait à tenir son avion bouchonnant dans les bulles chaudes du Périgord en été. Il ahanait lorsqu’il devait lever son bras potelé pour manœuvrer les volets de courbure. La poignée était située entre les deux sièges, mais au plafond.

Une certaine similitude caractérisait Mortemousque et son avion : la rondeur.

La rondeur de l’entrepreneur qui avait réussi et la rondeur de la bulle du NC 854.

La navigation était des plus primaires à l’époque : un mauvais compas qui gigotait dans sa glycérine jaunâtre et c’était tout.

Combien de fois les instructeurs lui avaient demandé de rentrer au terrain alors qu’il était perdu ! Il ne concevait pas le respect d’un cap et d’une estimée comme adapté à la navigation. Sa connaissance des innombrables parcelles cultivées par ses engins agricoles était plus fiable (selon lui) qu’un trait abstrait sur une carte.

Il zigzaguait d’un champ jaune à un autre en espérant reconnaître celui qu’il avait moissonné la veille. Malheureusement, ils se ressemblaient tous !

— Bon, ça suffit petit ! On rentre, ordonnait-il à l’instructeur !

Ce fameux dimanche du test, personne ne prit garde à la camionnette postée sur la colline au nord-est du terrain. Elle faisait partie du paysage tellement elle était connue avec sa couleur jaune « engin de chantier » et sa mention sur les côtés calligraphiée en lettres rouges : « ENTREPRISE MORTEMOUSQUE ».

Elle était garée sur la nationale qui courait droit sur Limoges.

Personne n’avait remarqué les filets de peinture blanche qui avaient suinté du toit. Encore moins avait-on décelé l’immense croix rouge tracée sur le toit blanc de la camionnette !

IL EÛT FALLU PASSER EN AVION AU-DESSUS POUR S’EN APERCEVOIR !

Lorsque le ronronnement du Nord NC 854 se fit entendre, « Madame Maxime » (épouse Mortemousque pour la vie) démarra la camionnette en trombe en direction de Limoges à 80 kilomètres à l’heure de moyenne…